Crash de l’A320 : suicide ou meurtre de masse ?

Paris, le vendredi 27 mars 2015 – Comme nous l'avions indiqué dans nos éditions d'hier, les informations qui se sont succédé ont confirmé que le "suicide" d’Andreas Lubitz, copilote de l’Airbus A320 de Germanwings, est l’hypothèse de loin la plus probable pour expliquer le crash de l’appareil ce mardi matin dans les Alpes françaises. La consolidation d’heure en heure de cette piste ne met nullement un terme aux nombreuses interrogations que ce cas suscite.

Suicide altruiste ou tuerie de masse ?

Partout, les psychiatres sont notamment interrogés sur la particularité de ce geste. Certains ont ainsi évoqué les similitudes entre l’acte d’Andreas Lubitz et ce que certains nomment le "suicide altruiste". On évoque parfois cette typologie face au suicide de parents qui choisissent d’entraîner leurs enfants dans leur mort. Le docteur Patrick Légéron, de l’hôpital Sainte-Anne a ainsi rappelé sur BFM TV que ce type d’autolyse « intervient dans des cas de dépressions très graves, très mélancoliques (…) mais aussi dans des dépressions assez délirantes dans lequel on le sentiment que le suicide va représenter un geste de sacrifice. De sacrifice presque mystique et rituel » a-t-il souligné. Une telle piste ne séduit pas l’ensemble des spécialistes face au cas d’Andreas Lubvitz. D’autres jugent plutôt que le copilote présente un profil proche des "tueurs de masse", tels les assassins de Colombine. Le psychologue et criminologue, Jean-Pierre Bouchard sur Atlantico explicite : « Les tueurs de masse tuent au moins quatre personnes en même temps au même endroit. C’est une définition arbitraire mais mondialement reconnue. (…) Ce sont souvent des gens qui ont un but délirant : ils peuvent se sentir persécuté, comme c’est le cas des paranoïaques qui veulent se venger ». Qu’il s’agisse d’un "suicide altruiste"  ou au contraire d’une "tuerie de masse", que la pathologie à l’origine d’un tel acte soit une dépression profonde ou un délire paranoïaque, les spécialistes insistent sur la totale perte des valeurs des sujets. « Au cours d’un tel acte, la personne est envahie par une idée (de ruine, de menace, de culpabilité). Alors, elle ne voit pas d’autre solution que de programmer sa mort et celle de son entourage. Elle ne réalise pas, sur l’instant, le drame humain que peut représenter la mort de 150 personnes. Il y a une perte des échelles de valeur » observe sur le site Pourquoi docteur le professeur Pierre-Michel Llorca, chef du service psychiatrie du centre médico-psychologique au CHU de Clermont-Ferrand.

Burn out ou dépression profonde

Les éléments qui seront recueillis au cours de l’enquête permettront peut-être de mieux déterminer les "intentions" ayant poussé Andreas Lubitz à commettre un tel acte. Aujourd’hui, les révélations sur son passé se succèdent. Il a été confirmé, jusqu’au sein de Germanwings et de Lufthansa, que le copilote avait interrompu sa formation pendant une période de six mois. La presse allemande assure qu’il avait à l’époque était frappé d’une grave "dépression", ayant nécessité une hospitalisation et une prise en charge pendant au moins dix-huit mois, quand d’autres évoquent un épisode de "burn out" en lien avec la difficulté de cette période de formation. Le cas particulier d’Andreas Lubitz nécessitera sans doute des éclaircissements, notamment pour déterminer la responsabilité de Germanwings, dont le président affirmait hier que le jeune homme était parfaitement apte à voler et qu’il avait passé tous les tests avec succès.

Mais au-delà d’Andreas Lubitz, beaucoup s’interrogent sur la qualité du suivi des pilotes. 

Des enquêtes, des tests, mais pas d’examen psychiatrique au sens strict

Aujourd’hui, la plupart des compagnies aériennes et Air France notamment tiennent à se montrer extrêmement rassurantes en réaffirmant que les pilotes font l’objet d’un suivi très strict. L’obligation d’obtenir un certificat médical pour obtenir sa licence et de renouveler ce sésame chaque année est notamment rappelée. Nous l’avons souligné hier, les pilotes sont soumis dans ce cadre à un examen psychiatrique. Cependant, comme de nombreux professionnels l’ont révélé ces dernières heures, celui-ci n’est pas réalisé par un psychiatre, mais par un généraliste, l’avis d’un spécialiste n’étant requis qu’en cas de doute. Par ailleurs, le caractère déclaratif de nombreux renseignements recueillis peut en amoindrir l’intérêt. Les compagnies insistent cependant encore en précisant que plusieurs tests psychologiques sont réalisés avant la sélection du pilote et tout au long de sa vie professionnelle. Ces tests et exercices de simulation sont notamment destinés à évaluer la rigueur, le sens de la communication, le leadership et la motivation des pilotes, mais la détection d’une maladie mentale n’est pas a priori recherchée (faut-il l’expliquer en partie par la persistance d’un tabou généralisé sur ces pathologies ?). Très pointus, ces tests excluent dans la phase de sélection 70 % des candidats. Par ailleurs, des enquêtes de "moralité" sont parfois réalisées, tandis que les compagnies comptent également sur le signalement par les pairs de comportements inquiétants (très probablement limités par l'esprit de corps).  Enfin des suspensions sont fréquemment prononcées… suspensions dont certains s’interrogeront sur la  "clémence", au regard de l’affaire Lubvitz.

Tout va très bien

Ces gardes fous peuvent cependant, on vient de le constater tragiquement, se révéler insuffisants : la crainte de la perte de la licence est en effet si prégnante qu’elle favorise les dissimulations.  « La médecine aéronautique est une médecine vétérinaire ! Comme l’animal, le patient ne dit rien. Il a peur qu’on lui retire sa licence. Il n’existe aucune catégorie de personnes qui explique aller aussi bien ! » observe ainsi le docteur Henri Marotte, qui a dirigé le laboratoire de médecine aérospatiale du centre d'essais en vol, et enseigne la médecine aérospatiale à l'Université Paris Descartes, cité par Pourquoi docteur.

Les témoignages des nombreux pilotes qui se sont exprimés sur les ondes ces dernières heures confirment, d’ailleurs involontairement (en creux), la pertinence d’une telle analyse. Si tous ont loué la qualité et la précision de leur suivi, certains ont mis en garde contre la fin de la participation de la médecine militaire à ce dernier avec comme argument qu'ils allaient ainsi "perdre" des praticiens qui les connaissent si bien, qui les suivent parfois depuis 20 ans et avec qui ils ont des rapports amicaux !

A cet égard il faut noter ici que les perquisitions qui viennent d'être pratiquées au domicile d’Andreas Lubitz par la justice allemande ont permis de révéler que celui-ci était bien traité au long cours pour sa pathologie psychiatrique et avait même en sa possession un arrêt de travail pour la date du crash (qu'il n'avait pas fourni à son employeur). Ce qui démontre bien, s'il en était besoin, qu'un suivi médical standard, ne peut suffire face à de tels personnalités pathologiques pour prévenir un passage à l'acte.

Aujourd’hui, le drame de la Germanwings pousse de très nombreuses compagnies dans le monde à revoir leur procédure de sécurité, afin par exemple d’éviter qu’un pilote puisse demeurer seul au sein du cockpit. Au-delà de ces annonces, il sera sans doute également nécessaire d’approfondir la réflexion sur la qualité du suivi psychologique et plus encore psychiatrique des personnels naviguant...et plus généralement de tous les professionnels qui ont la vie de leur contemporains entre leurs mains. 

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (18)

  • Psychopathe médico-légal

    Le 27 mars 2015

    Il est trop tôt pour se prononcer valablement sur les responsabilités des uns et des autres sur cette catastrophe.
    L'enquête policière sur l'état de santé de Lubitz et sur l'entourage donnera des pistes sérieuses pour autant qu'elles soient divulguées au grand public. Car la responsabilité de plusieurs personnes proches de Lubitz et ne pouvant ignorer sa maladie mentale pourrait être mise en jeu, vu qu'il s'agit d'un pilote, ce qui le sort du lot commun.
    La thèse du suicide altruiste ne tient pas à mon sens car le pilote n'avait pas de proches dans l'avion alors que cette forme de suicide qui correspond à des mélancolies délirantes (trouble de l'humeur) est altruiste car visant à préserver les gens auxquels le patient tient affectivement, de la souffrance qui est la sienne.
    Il s'agirait plutôt dans ce cas d'un suicide chez un sujet souffrant de graves troubles de la personnalité, dépourvu de toute forme d'empathie pour les autres comme on le voit chez les psychopathes médico-légaux et dans ce cas il est peu crédible que cette personnalité soit passée inaperçue de l'entourage...

    Dr Olivier Borrione

  • Avions sans pilote ?

    Le 27 mars 2015

    Bientôt les automobiles sans conducteur, les avions sans pilote, la chirurgie sans chirurgien, l'anesthésie sans anesthésiste... Et pourquoi pas l'humanité sans cet humain si imparfait?
    L'avenir c'est la machine intelligente nous prédisent les GAFA et autres bienfaiteurs de l'humanité.
    Avons nous définitivement renoncé à nous améliorer?

    Dr F. Simonneau
    Médecin anesthésiste-réanimateur

  • Une exception au caractère absolu du secret médical

    Le 27 mars 2015

    La discussion n'est pas qu’académique.
    Le suicide altruiste comme le dit Légéron, se voit surtout dans un contexte de dépression grave, quasi délirante dite mélancolique. Cette dépression se voit, la douleur morale se ressent, l'auto accusation s'entend : c'est le tableau classique que nous avons tous appris à la fac, à peine modifié. Cela se perçoit par un tiers non psychiatre, non médecin, par l'entourage familial ou professionnel : "il va très mal!".
    Préférons le terme suicide de masse à celui de suicide sacrificiel pour rester clinique et éviter d'ouvrir ici un débat psychopathologique. Il renvoie, comme ledit Bouchard, à un délire passionnel ou mystique d'une psychose chronique, inévitablement connue au préalable.
    L'hypothèse de l'éclosion d'une bouffée délirante avec sa soudaineté et tout son polymorphisme aurait bien évidemment alarmé l'équipage.
    Reste l'hypothèse spéculative à cette heure d'un geste fanatique de type kamikaze isolé, préparé de longue date en secret pour être mis en œuvre à la première occasion. Dans ce cas comment savoir ? Comment prévenir ?
    L'analyse clinique des dossiers médicaux qui vont être saisis permettra sûrement d'en savoir plus, sur les évènements survenus depuis 9 ans et sur les motifs qui ont permis de décider de son aptitude et de son maintien.
    Que faire en cas d'aggravation soudaine, à supposer que l'arrêt de travail ait un motif psychiatrique, ce que nous ne savons pas.

    Le respect du secret professionnel pose ici un problème éthique. Avertir le médecin du travail (et non l'employeur) de la prescription de l'arrêt de travail parait utile sinon nécessaire. En France déclencher une hospitalisation d'urgence contrainte avec le conseil des médecins des ARS si le péril parait imminent est une mesure prévue par la loi qui est une exception au caractère absolu du secret médical.
    Merci de vos avis.

    Dr S Agittaire

Voir toutes les réactions (18)

Réagir à cet article