Dans la lumière

Paris, le samedi 15 février 2020 - « J'y étais très attachée ». L’amour que l’on porte à certains objets ne doit pas toujours susciter le dédain. La force symbolique de cet attachement emporte parfois la conviction. « Elle était si ensanglantée que je n'ai pas pu la prendre avec moi ». Le récit de l’abandon de sa blouse, sa blouse qui n’avait plus jamais été blanche depuis six ans, par le docteur Amani Ballour, signe tout à la fois le dévouement de cette femme et combien surtout son esprit est demeuré là-bas, avec le vestige de cette blouse, arraché par le vent ou les bombes, le vent et les bombes, dans un dédale de tunnel, qui pendant des mois a été un hôpital. Son hôpital.

Renoncer au ciel

Dans la Syrie oubliée, tous les jours, les personnels hospitaliers ont peur. La semaine dernière encore, le 6 février, l’Union des organisations de secours et des soins médicaux déplorait : « Quatre infrastructures médicales ont été attaquées dans les dernières vingt-quatre heures à Ideb, en Syrie ». Amani Ballour n’était pas à Ideb, mais à la Ghouta orientale, une banlieue de Damas. Mais ce fut le même cauchemar pendant huit ans. Pour elle, la bande son qui accompagne la vie d’un médecin, c’est le moteur des hélicoptères et des avions qui frôlent votre tête, le bruit des vitres qui éclatent et les pleurs des enfants. Et être privé de ciel. Pour survivre et pour les soigner, il fallait y renoncer. Aux nuages, aux couleurs changeantes, au jour et à la nuit. Il fallait se terrer. Dans les enchevêtrements de couloirs, toujours creusés plus profondément.

Cuisine

Ces sous-sols étaient bien loin du destin qu’on lui avait promis. Une autre prison, où le risque et la violence auraient été moins brûlants, mais où elle se serait sentie peut-être moins libre encore. Une cuisine où admirer le bout de papier qui devait lui permettre de porter une blouse. «"Une fois que tu seras mariée, tu pourras accrocher ton diplôme dans la cuisine" : j'ai entendu cette phrase tellement de fois ». Se marier était cependant très éloigné de ses rêves de petite fille. Elle obtint d’ailleurs de haute lutte de ses parents de pouvoir poursuivre ses études, plutôt que de suivre le même destin que ses sœurs. Elle accepta cependant de modérer ses ambitions : passionnée par le génie mécanique, elle se dirige vers des études de médecine et décide de s’orienter vers la pédiatre ou la gynécologie, des spécialités plus adaptées aux femmes selon la culture environnante. 

Un seul nom de famille

Alors qu’elle achève ses études et qu’elle doit encore œuvrer une année pour être diplômée, elle prend part en 2011 aux premières manifestations contre le régime dictatorial et oppressant. Mais ses parents font taire ses questions. Quand faussement naïve, elle demandait si la Syrie pourrait un jour avoir un dirigeant portant un autre nom de famille que celui d’al-Assad, « on me disait de me taire, ou que quelqu'un pourrait nous entendre ». Face à ce régime, elle vit les premières manifestations comme un enivrant parfum de liberté. Mais c’est également la confrontation avec la violence la plus désespérante. Elle n’est pas diplômée, quand ses voisins, qui redoutent de se rendre dans un hôpital officiel où ils savent que les opposants sont traqués, lui demandent de venir au chevet d’un enfant. « Il avait reçu une balle dans la tête, que pouvais-je faire ? ».

Renoncer à la fuite

Cette expérience traumatisante aurait pu la conduire à la fuite, d’autant plus que la vision de ces corps d’enfants ensanglantés la paralyse. Mais elle choisit de rester et de proposer son aide au docteur Salim Namour, chirurgien, responsable d’une clinique de fortune, installée dans un hôpital inachevé. « D'un côté, il y avait tous ces médecins expérimentés qui fuyaient se mettre à l'abri et de l'autre, cette jeune diplômée qui restait pour aider ». C’est ainsi qu’avec une poignée d’autres médecins et de professionnels de santé, Amina Ballour va s’enfoncer dans les sous-sols de la Ghouta, pour mettre en place un hôpital de fortune dans un dédalle souterrain. Elle y soigne des centaines d’enfants, terrassés par les bombes, asphyxiés par les armes chimiques, terrorisés. Elle ne parvient pas toujours à les regarder dans les yeux, à répondre à leurs questions tremblantes, mais elle nettoie le sang, panse, et opère ; apprenant comme tous la traumatologie et la médecine de guerre sur le tas.

Et pourquoi pas une femme

En 2014, alors que les jours successifs ont déjà aveuglément tressé plusieurs années d’enfer, le docteur Salim Namour souhaite mettre en place un conseil médical local. Un administrateur doit être nommé : contre l’avis de son frère et de son père qui craignent pour sa vie, contre l’avis de plusieurs hommes qui continuent à être hostile à la présence de cette femme, Amani se présente et est élue. Ainsi, jusqu’en 2018, en plus de soins prodigués aux patients, elle va prendre en charge les aspects administratifs de cet hôpital clandestin, dont la principale difficulté, en ces temps de blocus, est l’approvisionnement. Après une nouvelle attaque au chlore, alors que l’armée est aux portes de la ville, que les attaques ciblant les structures médicales sont toujours plus nombreuses, le 18 mars 2018, Amani Ballour et son équipe décident d’évacuer les blessés et d’abandonner leur souterrain. Le Dr Amani n’emportera pas sa blouse.

Ballons de fortune

Aujourd’hui, le Dr Amani vit en Turquie, supportant difficilement son exil, continuant à entendre les cris des enfants. Elle veut finir ses études de médecine mais se refuse à faire de la pédiatrie, refusant de retrouver dans les yeux de ses futurs patients les souffrances de ceux de la Ghouta. Lauréate du prix Raoul Wallenberg ce 17 janvier, décerné par le Conseil de l’Europe et qui récompense « une personne, un groupe ou une organisation pour ses accomplissements humanitaires exceptionnels », elle s’est envolée le week-end dernier très loin de la Syrie, pour les paillettes de Los Angeles. Réalisé par Firas Fayad, le documentaire The Cave, est en effet le fruit de deux ans de reportage aux cours desquels l’équipe a capturé 1 200 heures de vidéo. L’œuvre, saisissante a été nominée aux Oscars (sans emporter la statuette). Il met en lumière l’engagement d’Amani Ballour, à travers des images parfois insurmontables traversées de quelques moments de grâce comme des ballons fabriqués avec des gants chirurgicaux pour un anniversaire de fortune.

D’abord réticente à l’idée d’être l’héroïne d’un tel film, le Dr Ballour est aujourd’hui fière que ce documentaire puisse faire revivre la mémoire des enfants martyrs de Syrie où la guerre continue à faire rage. En silence. 

Aurélie Haroche

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