De l’autre côté du miroir

Paris, le samedi 26 janvier 2019 – C’est un film que beaucoup de médecins n’iront pas voir – bien que probablement irrémédiablement attirés, comme on est souvent fasciné par ce qui nous repousse, comme on est souvent tenté, malgré la douleur, de contempler des expériences extrêmes dans l’espoir (vain) de mieux les comprendre, de mieux les maîtriser ou tout simplement de les regarder en face. C’est un film que beaucoup de médecins n’iront pas voir. Pas seulement parce que les médecins peuvent souvent être las des mises en scène médicales, dont ils décèlent toujours les invraisemblances et les ridicules, cette clairvoyance gâchant irrémédiablement le plaisir du divertissement. Mais parce que beaucoup l’ont vécu. L’Ordre des médecins, sorti en salle ce mercredi, premier film de David Roux et dont le personnage principal est incarné par Jérémie Rénier raconte l’histoire universelle d’un homme qui voit sa mère mourir. Mais cet homme est médecin. Le film dit avec justesse ce que nombre de praticiens ont vécu et ressenti ; le désarroi quand on voit se confirmer ce que l’on pressentait : la compréhension presque parfaite des différents aspects de la pathologie n’est nullement une protection contre la douleur, encore moins une consolation, mais bien au contraire une passerelle supplémentaire vers la tristesse quand aucun aveuglement ou espoir ne sont possibles.

5 %

Il arrive que dans ce tunnel qu’est la mort d’un être cher et surtout de sa mère, on se révolte contre celui qui est sur le point de mourir, une révolte puérile et stérile. « Pourquoi tu m’as poussé à faire médecine » lance le personnage incarné par Jérémie Rénier à sa mère sur son lit d’hôpital. « Parce que c’est un beau métier », répond-t-elle. « Le plus beau métier du monde » renchérirait même le docteur Philippe Baudon dont le livre Médecin, Lève-toi ! est sorti il y a quelques semaines. Un magnifique métier qu’il voit aujourd’hui avec désespoir abîmé par certains praticiens. Dans son récit, Philippe Baudon raconte un drame intime qui devient une leçon universelle. Quand il comprend que sa femme est atteinte d’un glioblastome, il parvient à la faire admettre dans un des services parisiens d’oncologie les plus réputés de Paris. Mais derrière cette vitrine, Philippe Baudon doit tenir une position particulièrement acrobatique et inconfortable. Médecin, il sait tout de la gravité de la maladie de sa femme. Mais époux, il sait également les mots qui pourraient adoucir l’épreuve pour sa compagne. Aussi, quand il entend le médecin de cette dernière asséner : « Madame, si dans six mois vous êtes toujours en vie, compte tenu de votre pathologie, vous ferez partie des 5 % des survivants », à la souffrance s’ajoute la colère.

Dire l’indicible pour les autres

Philippe Baudon n’aurait jamais imaginé raconter ces journées de douleur et de chagrin, ces heures passées avec sa famille auprès de celle qui a partagé sa vie. Il confie d’ailleurs qu’il a réécrit plusieurs fois de nombreuses pages. Mais « Malgré ma pudeur et ma fierté, je ne peux taire ce qu’a vécu mon épouse au nom de l’incommensurable détresse des patients d’aujourd’hui, confrontés à leur tour à la terrible perte d’humanité de certains médecins qui s’affranchissent en toute impunité des fondamentaux du plus beau métier du monde » écrit-il. Car dans ce grand hôpital parisien où la franchise brute et la transparence tranchante semblent interdire toute empathie et tout accompagnement, Philippe Baudon a rencontré « ces êtres fragilisés, ne cherchant en réalité dans le regard des médecins, qu’une minuscule lueur d’espoir, faute de ressentir un quelconque soutien ». Mais ces patients et leurs proches se heurtent le plus souvent à ce que Philippe Baudon décrit comme une forme de malveillance psychologique qui passe par la banalisation de la mort et une certaine déconsidération de la notion de vie, comme le précise la présentation de son livre.
Déshumanisation

Tout au long de sa carrière de médecin généraliste, carrière auréolée d’une distinction de l’Académie de médecine, Philippe Baudon dont la vie est partagée entre Paris et les Sables d’Olonne, n’avait pas mesuré cette insidieuse distance qui s’est installée entre les médecins et leurs patients. Il a toujours conçu son rôle de médecin comme un échange salutaire et n’a pas su. Mais, devenu un proche de patient, un proche de patient aux sens particulièrement aiguisés comme le héros de L’Ordre des médecins, il a observé combien les obligations légales de transmission de l’information, le manque de temps, la place prise par les examens complémentaires et l’informatisation, ont peu à peu créé un mur épais entre le médecin et son patient, ont peu à peu déshumanisé les soignants. « Comment se fait-il que ce qui fasse le plus défaut en médecine aujourd’hui soit l’humanité, la bienveillance et l’écoute ? En un mot l’empathie » s’interroge-t-il.

Sauver la médecine

Si en entendant ce cri, ce cri qu’il présente comme un "devoir" face à la nécessité de ne pas « laisser faire », certains penseront aux accusations de Martin Winckler, Philippe Baudon n’en a pas du tout l’acidité. D’abord, l’expérience intime qu’il raconte créée une dimension différente qui force l’écoute. Ensuite, l’ensemble des anecdotes personnelles et des témoignages dont il tisse son livre forment une trame complexe qui mélange l’hommage et l’appel. Pour Philippe Baudon en effet, à l’heure où l’intelligence artificielle s’invite désormais dans la médecine, c’est l’empathie, le contact avec l’autre qui contribueront à sauver la médecine, à lui permettre de demeurer une discipline essentielle.

 

Film : L’Ordre des médecins, de David Toux, sortie le 23 janvier, 1h33
Livre : Médecin, Lève-toi !, de Philippe Baudon, éditions Nymphéa, 200 pages, 14,90 euros

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Empathie

    Le 26 janvier 2019

    Magnifique hommage à ce beau métier qu'est la médecine de famille !

    Dr Michel de Guibert

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