De toutes les résistances

Paris, le samedi 9 novembre 2019 – En quelques jours, tout a été reconstitué comme dans un jeu d’enfant. On dirait qu’on était dans un hôpital, même s’il ne s’agit que d’une grotte. En temps de guerre, il n’est jamais inutile de faire illusion. Six jours après l’attaque, commence le temps de la respiration. On commence à repenser avec un peu moins de déchirement et de panique à la vitesse avec laquelle il a fallu rapatrier tous les patients, les transporter dans cette grotte, dont personne n’aurait pu imaginer qu’elle aurait pu ainsi être transformée en hôpital. L’ambiance est indéfinissable : entre la peur, omniprésente, piquante et lancinante à la fois, et l’euphorie de sentir le combat, si âpre et si cruel, si proche de la victoire. Après ces mois et ces semaines de combat, dans cette attente étrange, comme suspendue, on se plait à repenser aux liens tissés, à ces compagnons avant la guerre encore inconnus et aujourd’hui indéfectiblement liés.

Le repos interrompu

L’accalmie est telle que le 27 juillet, c’est l’heure de la sieste. Patients, médecins, infirmières, tout le monde se laisse aller à une léthargie bien méritée. Et c’est à cet instant que les Allemands surgissent. Rafales de mitraillettes, bruits métalliques reconnaissables entre mille : tout se passe si vite que les hommes et les femmes n’ont pas le temps de retrouver leurs armes. Il se retrouve encerclé dans cette grotte de la Luire où avait été reconstitué six jours plus tôt l’hôpital du maquis de Saint Martin en Vercors.

En chantant

Les Allemands organisent rapidement les convois de prisonniers. Dans le premier sont regroupés tous les blessés qui peuvent marcher, ainsi que les médecins et les infirmières. Elles sont sept : Rosine Crémieux, Odette Malossanne, France Pinhas, Maud Romana, Suzanne Siveton, Anita Winter et Cécile Goldet. C’est la plus âgée, elle a eu 30 ans au printemps. Emmenées en camion à la caserne Bonne à Grenoble, elles sont emmenées dans un car à Lyon où elles sont enfermées dans les prisons Montluc et Saint-Joseph. Et le 11 août, elles montent dans un train : le train n°14 166, composé de neuf wagons. Le voyage sera très long, entrecoupé de nombreuses pauses, liées notamment au sabotage des lignes. Tout au long du voyage, Cécile Goldet et ses camarades voudront afficher une espérance sans relâche. Béatrix de Toulouse-Lautrec, qui était dans un compartiment voisin du leur, racontera ainsi leurs chants. « Du compartiment voisin du nôtre, s’envolent des chansons scoutes, des vieux airs français, chantés à plusieurs voix. C’est très joli. Ce sont les infirmières du Vercors (…). De tout le wagon, ce sont les plus sympathiques, les plus jeunes et les plus gaies ».

Boîte à Sardines

Arrivées à Ravensbrück, les infirmières du Vercors sont séparées. Cécile Goldet est notamment affectée à l’infirmerie. Le médecin SS du baraquement dédié aux prisonnier malades lui lance : « Je n’aime pas les Françaises. Elles sont sales, paresseuses, menteuses. Ce peuple est dégénéré, ne sait pas travailler. (…) Si vous ne marchez pas droit vous le payerez cher ». Sur ces mots d’accueil si douloureux, Cécile est d’abord affectée dans le pavillon de chirurgie : « C’est le royaume du pus. Nous sommes trois infirmières pour cent cinquante malades. Elles sont deux par paillasse, souffrantes, gémissantes ». Cécile ne marche pas droit : elle change les bandages en cachette, enfreignant les ordres des infirmières SS qui rappellent qu’il est « formellement interdit de faire les pansements plus de deux fois par semaine, dans quelque état que soit la malade». Cécile Goldet sera également envoyée auprès des patients infectés par diverses maladies et se souvenait aussi d’instants d’horreur : « Un long corridor de un mètre soixante-dix de large. Des grabats par terre et des femmes couchées comme des sardines dans une boîte, serrées les unes contre les autres, toutes de côté sur une hanche, dans l'impossibilité totale de bouger (…). Je ne peux que difficilement ouvrir la porte et confie aux premières malades le soin de transmettre le thermomètre aux suivantes. (…) Désirant réduire les chances d'épidémie, les autorités exigent que soit respecté le délai de quarante jours, et c'est dans ce réduit immonde, jamais nettoyé, où mangent, dorment, souffrent toutes ces scarlatineuses, que doivent se passer les longues heures de celles qui, depuis longtemps convalescentes, attendent que leur soit indiqué leur jour de sortie. Et tant est atroce la vie du camp, ce terrible appel du matin, que j'ai vu certaines femmes tricher en prenant leur température, faire monter leur fièvre, pour ne pas quitter « la Boîte à Sardines » et, ainsi, retarder le jour où elles devront reprendre le collier de misère du travail » avait-elle raconté en 1948 dans un document américain intitulé « Lest we forget ». Cécile Godlet racontera également les horribles expériences de stérilisation auxquelles elle a dû assister et le sadisme des médecins.

Maternité heureuse

Moins d’un an après l’arrivée dans cet enfer, Cécile Goldet et ses camarades (sauf Odette Malossanne morte en déportation) sont libérées. Toutes replongent immédiatement dans la vie. Cécile Goldet termine ses études de médecine et devient gynécologue comme elle en avait rêvé avant la guerre. Elle a trois enfants. Mais Cécile Goldet est rattrapé par sa fièvre de résistante. Révoltée par le sort des jeunes femmes qu’elle prend en charge après des avortements clandestins, elle se rapproche de celles qui dans l’ombre tentent de s’organiser pour les prendre en charge. C’est ainsi qu’elle fait partie des fondatrices de l’association Maternité heureuse, qui sera l’ancêtre du Planning familial. A l’époque, les pionnières distribuent en toute discrétion les adresses de quelques médecins qui accepteront de les aider : Cécile Goldet figure parmi ces noms. « Pour évoquer la contraception ou l'avortement, il fallait employer le mot "naissance". Les premiers centres de Planning se sont ouverts en toute illégalité à Grenoble et à Paris en 1961. Un médecin ne pouvait pas dire à une femme d'arrêter d'avoir des enfants parce que sa vie serait en danger et lui indiquer comment s'y prendre. Parler du préservatif, même, c'était conseiller la contraception, et ça tombait sous le coup de la loi de 1920 » se souvenait-elle il y a vingt ans dans Le Monde. Puis viendront les années de l’engagement politique : Cécile Goldet, membre du Mouvement démocratique féminin à partir de 1962, sera sénatrice (PS) en 1979, tandis qu’elle sera conseillère municipale de Fleury-en-Bière de 1965 à 1981.

Attachée à la vie politique

Longtemps après la fin de ces années d’engagement, Cécile Goldet continuait à se tenir très au courant de la vie politique, ne se montrant pas, certains l’ont assuré, insensible à l’énergie d’Emmanuel Macron. Elle se montrait surtout attentive à sa famille, ayant notamment quitté le cinquième arrondissement pour se rapprocher de ses enfants dans l’est parisien.

Ce 27 octobre, la résistante de la grotte de la Luire qui chantait dans le wagon l’emmenant à Ravensbrück s’est éteinte à l’âge de 105 ans. C’était la dernière des sept infirmières encore vivante.

Aurélie Haroche

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