Doctor Jesus

Grenade, le samedi 30 juin 2018 – Sans connaître la même ampleur qu’en Grèce, la crise économique qui a frappé l’Espagne n’a pas été sans conséquence sur l’organisation des soins, avec notamment une multiplication des déremboursements et des réductions d’effectifs multiples. En dépit de ces difficultés, la Junte a toujours été prompte à vanter les qualités du système de santé.  Dans ce discours optimiste, les atouts de la ville de Grenade étaient régulièrement mis en avant. Ecole de santé publique, excellentes facultés de médecine et de pharmacie et projet ambitieux d’installation d’un centre de recherche spécialisé dans les cellules souches : la « très noble » ville de Grenade figurait comme le joyau santé d’Andalousie.

Un casse-tête ubuesque pensé par une administration déconnectée

Pourtant loin des glorifications politiques, Grenade comme les autres cités espagnoles étaient soumises à l’austérité budgétaire, austérité budgétaire qui a conduit à retarder le fameux Technological Health Park (dont les initiales PTS lui valent désormais d’être rebaptisées par les médecins le « putain de ça »).  Ces restrictions financières se sont en outre doublées d’aberrations administratives. En 2016, le gouvernement andalou annonce la fusion de deux établissements publics de Grenade, dont les bâtiments physiques sont cependant demeurés situés à deux extrémités de la ville. Bientôt, un premier centre fut dédié à la neurotraumatologie et le second à la médico-chirurgie. Pour un grand nombre de praticiens et d’infirmiers, cette nouvelle architecture vire au casse-tête. « Nous avions d’un côté à traiter les bras, les jambes et la tête, de l’autre l’abdomen et le torse. Ça n’avait aucun sens. Les patients ne sont pas des organes. L’objectif était de réduire le personnel sanitaire. Lorsque la fusion a eu lieu, ça a été un vrai chaos, l’hôpital était saturé, le personnel manquait, il fallait envoyer des gens qui venaient de souffrir d'un infarctus à l’autre bout de la ville, et par manque de lits, je soignais les gens dans les couloirs » se souvient, cité par le Monde, le médecin urgentiste grenadin Jesus Candel. 

Connaissez-vous le Spiribol ?

Quand son hôpital est frappé par ce bouleversement, Jesus Candel n’a pas encore quarante ans. Si la médecine n’était pas nécessairement sa vocation première, l’envie de soutenir les plus pauvres l’était certainement. « Comme j’étais un très bon élève, je me suis dirigé vers la médecine » a-t-il confié à la revue espagnole El Confidential. Il assouvit pourtant son ambition de servir les moins favorisés à travers la création d’une fondation. Originellement, cette dernière avait pour vocation de promouvoir le Spiribol, une discipline sportive inventée par son grand-père Baltasar. « Originaire de Lanjaron dans les Alpujararas, une région où il y a de nombreuses collines, il en avait assez de rechercher les balles perdues par ses onze enfants. Aussi, a-t-il inventé ce jeu de raquette auquel est attachée une boule en spirale, d’où son nom de Spiribol ». A travers une initiation à ce jeu, Jesus Candel accompagne les enfants déshérités de Grenade en leur offrant des soins et un soutien scolaire.

Une vidéo sur la plage

Son sens de l’engagement a également contaminé sa vie professionnelle. Jesus Candel a observé avec une colère croissante les transformations de la vie hospitalière à Grenade, tout en déplorant ses travers ancestraux. Quand le projet de fusion s’est annoncé, il a multiplié, avec d’autres, les recours pour tenter de l’éviter. En vain. A l’heure du déclenchement final, Jesus Candel est en vacances. Morose, il se demande s’il va réellement rejoindre son hôpital à la rentrée, face aux récits désespérés qu’il reçoit de ses confrères. Alors, celui qui rêvait enfant de faire du cinéma mais qui s’estimait trop timide (ce qui ne se devine nullement !)  improvise sur la plage une vidéo avec ses deux enfants aînés (il est père de quatre enfants et marié avec une spécialiste de médecine interne). « Dis-moi Lucia, si ta tête, tes yeux, ton nez ou ta bouche te font mal, dans quel hôpital devrais-tu aller » interroge-t-il. Face au silence interdit de sa petite fille, Candel fait mine de la disputer, avant d’expliquer les aberrations du nouveau système et ses conséquences sur sa vocation. La vidéo est postée sur Facebook et rencontre un succès inattendu : visionnée plus de 250 000 fois en quelques heures.

Spiriman

Fort de ce succès, Jesus Candel renonce bien vite à abandonner la médecine. Il se lance au contraire dans le combat contre les autorités sanitaires andalouses. Après de nombreuses vidéos et des mouvements de grève, il organise une manifestation à Grenade. Des milliers de personnes défilent dans les rues pour réclamer l’abandon de la fusion. L’impact est majeur : face à ce soulèvement populaire, la présidente socialiste d’Andalousie accepte de revoir son projet et de renoncer à la fusion. Cette victoire ne signe pas la fin de la mobilisation pour Jesus Candel. Ce dernier va désormais s’employer à dénoncer les multiples travers du système de santé andalou et au-delà espagnol, fustigeant rageusement une corruption rampante. L’homme se compose sur Facebook un personnage au langage souvent trash, baptisé Spiriman (en hommage au Spiribol) qui derrière ses lunettes noires et son humour (il se décrit comme un « George Clooney mais en plus moche ») se montre d’une intransigeance qui parfois fait peur. Il fascine autant qu’il irrite. Si le succès des manifestations qu’il organise dans toute l’Andalousie suscite quelques convoitises politiques, sa virulence invite également de nombreux dirigeants à prendre leur distance. Beaucoup lui reprochent notamment sa violence et sa vulgarité (ce qu’il rejette avec une insulte en rappelant qu’il a démontré être capable de comprendre les « gens normaux »). Certains estiment que son agitation politique a pris le pas sur ses aspirations médicales, alors qu’il assure travailler de façon acharnée et ne consacrer qu’une partie minoritaire de son temps à ses engagements.

Vers Madrid

Jesus Candel n’a aucune considération pour ses détracteurs, même quand ils sont ses pairs. Quand il y a quelques semaines, le Conseil médical d’Andalousie l’a sanctionné pour différentes injures proférées contre plusieurs de ses collègues en le suspendant pendant un mois, son association a vertement répondu qu’elle n’avait guère de leçons à recevoir d’une organisation potentiellement corrompue et qui n’avait jamais su défendre les intérêts de santé publique face aux autorités régionales. Si Jesus Candel et son entourage se permettent une telle fronde c’est que leurs manifestations, dont une il y a quelques semaines à Séville, continuent à rencontrer un important succès. Aujourd’hui, bien que la portée politique de son action demeure ambiguë, il rêve d’emmener sa contestation à Madrid.

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article