En direct de l’Antarctique, un médecin au cœur d’un raid scientifique

Paris, le samedi 15 février 2020 - Nicolas Rombauts est le médecin d’une équipe de quinze scientifiques partis étudier en Antarctique, durant deux mois cet hiver, l’impact du réchauffement climatique sur ce continent. Leur objectif : déchiffrer les archives climatiques et comprendre le bilan de masse global de la calotte glaciaire pour connaître sa contribution à l’élévation du niveau marin mondial. Organisé par l’Institut polaire français, ce raid de 4000 km a permis d’extraire six tonnes de carottes glaciaires prélevées jusqu'à 200 mètres de profondeur.

En direct de l’Antarctique, Nicolas Rombauts revient pour nous sur cette extraordinaire expédition.

JIM.fr : Avant de partir pour le continent polaire, vous exerciez en tant que médecin généraliste à l’hôpital de Lyon sud. A 35 ans, quelles ont été vos motivations pour participer à cette expédition scientifique ?


Dr Nicolas Rombauts : J’avais effectivement travaillé deux ans au CHU de Lyon afin d’accroître mon expérience dans la prise en charge des urgences. Mes motivations sont multiples.

En tout premier lieu, j’aime la médecine en milieu isolé et mon exercice a été orienté vers cette pratique. J’avais déjà travaillé un an en Terres Australes et Antarctiques sur l’île d’Amsterdam dans l’Océan Indien. C’est une petite île avec seulement une base scientifique de 20 personnes. J’aime être polyvalent.

Ensuite, participer à des missions scientifiques et particulièrement des raids dont l’objectif est la glaciologie, c’est-à-dire l’étude des climats passés, m’intéresse tout particulièrement. Je suis très sensibilisé aux problématiques liées au réchauffement climatique, à l’érosion de la biodiversité et à la pollution. Nous sommes face à des défis environnementaux et je voulais venir sur le terrain.

Et puis, j’avais aussi vraiment envie de voir l’Antarctique, ce continent incroyable.

JIM.fr : Comment êtes-vous entré en contact avec l’équipe scientifique ?

Dr Nicolas Rombauts : L’Institut polaire français recrute des médecins. Sur ces raids, sont choisis exclusivement les médecins qui ont déjà hiverné en milieu austral ou en Terre Adélie.

De Paris à la base de Dumont d’Urville en passant par Hong Kong et la Tasmanie

J’étais encore sur l’île d’Amsterdam lorsque j’ai entendu parler de ce raid et cela faisait longtemps que j’avais envie de le faire. J’ai postulé trois années de suite.

JIM.fr : Quelles ont été vos premières impressions lors de votre arrivée en Antarctique ?

Dr Nicolas Rombauts : Nous nous sommes retrouvés avec une dizaine d’autres personnes à Roissy et nous avons voyagé ensemble en avion via Hong Kong jusqu’à Hobart en Tasmanie. Puis nous avons pris un petit avion en direction de la station Mario Zucchelli en Antarctique où nous avons atterri sur la banquise. Cela a été impressionnant de se poser dessus et de se dire que, sous deux mètres de glace, c’est la mer. Nous avons ensuite longé la côte jusqu’à la base française Dumont d’Urville. Cela a été fantastique de voir des manchots partout : les manchots Adélie et surtout les manchots Empereurs qui sont les plus grands du monde. C’est vraiment magique !

JIM.fr : Durant 50 jours en totale autonomie, vous avez parcouru 4000 km dans un désert glacé avec des températures avoisinant parfois -45°C. Comment vous y êtes-vous préparé ?

Dr Nicolas Rombauts : C’est la raison pour laquelle le choix s’oriente vers des médecins formés à la médecine en situation isolée et ayant déjà hiverné. C’est une médecine très particulière car nous ne travaillons pas de la même façon et n’avons pas les mêmes réflexes. Nous avons aussi beaucoup de matériel que nous n’avons pas l’habitude d’avoir en temps normal.

Ne pas se casser les dents sur une prise en charge inconnue

Avant de partir en hivernage, nous avons une formation de trois mois au cours de laquelle nous pratiquons la chirurgie, l’anesthésie, la dentisterie, l’échographie afin d’être capable de faire face à toutes les situations. Sur un raid comme cela, nous sommes dans une petite caravane, avec peu d’espace. En conséquence, nous ne sommes pas en mesure de faire une opération chirurgicale compliquée mais en revanche il faut être capable de faire face à un grand panel de situations. Car pour évacuer quelqu’un, il faut faire venir un avion qui ne doit pas être trop loin et ne va voler que s’il fait beau. Il peut arriver qu’il faille attendre plusieurs jours avant une évacuation. Il faut donc être capable de traiter une péritonite, d’intuber quelqu’un et de le maintenir sous respirateur pendant un certain temps, de drainer un pneumothorax... C’est un travail d’urgentiste. Nous pouvons aussi être amenés à faire de la petite chirurgie, à poser des drains. Les dents sont également fréquemment à l’origine de prises en charge, même si lors de ce raid, je n’ai eu juste qu’à recoller une couronne.

Nous, les médecins, nous connaissons très mal les dents et se former en dentisterie est indispensable. Nous devons aussi être en mesure de faire quelques tests biologiques. Nous devons être à jour dans toutes ces procédures inhabituelles. Nous avons également tout le côté psychologique qui est plus difficile à préparer et moins accessible dans les livres. Il faut surtout être bien conscient des conditions extrêmes que nous allons affronter et ensuite, c’est toute une dynamique de groupe à laquelle chacun doit participer.

JIM.fr : Les conditions sont extrêmes : pression atmosphérique équivalant à 3700 mètres d’altitude, froid et sècheresse intense. Quels sont les risques médicaux spécifiques à cette région du globe ?

Dr Nicolas Rombauts : Le premier risque est lié à la haute altitude. Mais, lors du raid, comme nous avons monté doucement, l’équipe a été très peu sujette à ce type de complications. En revanche, ceux qui arrivent en avion, passant de 0 à 3500 mètres d’altitude, risquent d’avoir le mal de montagnes avec des œdèmes pulmonaires.

Un autre grand risque est l’hypothermie. Une situation que nous pouvons rencontrer lorsqu’il faut creuser la neige ou réparer un moteur à -40°C. Et quand il y a du vent, on se refroidit très vite. Dans ce cas, nos procédures de secours sont de prendre la personne et de l’abriter à l’intérieur tout de suite quitte à faire un relevage qui ne soit pas tout à fait dans les normes. Car ici, pour un blessé, même cinq minutes dehors c’est beaucoup trop. Il va être en hypothermie et cela va largement aggraver la situation.

Un autre gros problème en Antarctique est la mauvaise cicatrisation. La physiopathologie de ce phénomène n’est pas encore tout à fait élucidée. Les raisons sont multifactorielles : la peau mais aussi l’air sont très secs et l’adaptation à l’altitude fait que la diurèse est plus importante et que l’on a tendance à se déshydrater. Par ailleurs, l’hypoxie joue probablement. Il est très facile de se faire de petites plaies qui mettent très longtemps à cicatriser.

JIM.fr : Aviez-vous fait de la prévention avec l’équipe ?

Dr Nicolas Rombauts :
Avant de partir, j’avais organisé avec le groupe une formation de secourisme afin que chacun connaisse le matériel et les gestes à pratiquer en cas d’urgence et que nous soyons d’accord sur les procédures. Car, comme je suis tout seul, je peux avoir besoin d’aide immédiate. Cela a permis en même temps de sensibiliser les membres du groupe aux risques et de faire en sorte qu’ils s’exposent moins aux dangers. Pendant le raid, mes seules actions au quotidien consistaient à observer les membres de l’équipe et à parler avec eux afin de vérifier qu’ils aillent bien. J’étais également attentif aux évolutions des petites sutures.

Certains ont eu quelques pertes de lucidité mais elles sont subtiles et peuvent juste ne s’exprimer que par un discret manque de concentration ou quelques inattentions.

JIM.fr : A quoi ressemblaient vos journées au quotidien ?

Dr Nicolas Rombauts : Nous sommes partis en convoi de Dumont d’Urville vers la base scientifique franco-italienne Concordia située au centre du plateau. Elle a été le point de départ de notre raid au cours duquel nous avons parcouru 1350 km en direction du pôle sud. Chaque jour, nous nous levions à 7h et pouvions avoir trois journées de roulage puis des arrêts de trois jours.

Médecin, cuisinier, chauffeur… et animateur de soirée !

Tout au long du trajet, l’équipe a prélevé des échantillons de neige et des carottes de glace, réalisé des profils radar pour sonder l’empilement des couches de neige et déployé des instruments autonomes tels que des stations météorologiques, GPS et sismiques. De mon côté, j’étais aussi multi-casquettes à la fois cuisinier-intendant et même chauffeur. Car j’avais 90% de "temps libre" : alors je préparais les repas en réchauffant des plats congelés. Et pour Noël, j’ai eu l’idée de construire un "Igloo bar" avec le reliquat des carottes de glace. Nous avons pu boire une coupe de Champagne avant que la mousse ne gèle !

JIM.fr : Vous avez découvert les mégadunes. Quel enjeu représente cette région encore inexplorée
?

Dr Nicolas Rombauts : C’est étonnant car, dès la première journée, nous nous sommes élevés très vite à 2000 mètres d’altitude (le plateau est parabolique) et ensuite nous sommes montés progressivement jusqu’à 3 300 mètres. Les mégadunes sont des sortes de vagues ondulantes de quatre mètres de haut sur quatre km de longueur d’ondes car le vent en sculpte en permanence la surface. Nous avions vraiment l’impression de marcher sur une mer figée. La façon dont les mégadunes enregistrent les signaux climatiques est une inconnue. Certaines parties accumulent de la neige tandis que d’autres s’érodent. La mesure de ces quantités de glace est fondamentale dans la compréhension du bilan de masse global de l’Antarctique qui va contribuer à l’élévation du niveau marin mondial.

JIM.fr : Comment avez-vous ressenti d’être si loin de la civilisation ?

Dr Nicolas Rombauts : Eh bien, ce n’est pas désagréable ! Mais nous n’étions pas complètement coupés du monde car nous avions des systèmes de communication assez performants. Nous avions un téléphone Iridium par satellite, un accès Internet restreint mais qui permettait d’avoir What’s App. Nous avions également un système de mail grâce auquel nous recevions une revue de presse. Etre très isolés, ne plus être abreuvés d’images, échanger avec ses proches de cette façon change la relation et c’est très intéressant à vivre.

Impact du réchauffement climatique : des spécialistes pessimistes

JIM.fr : Vous êtes encore actuellement en Antarctique et allez bientôt repartir pour l’Australie puis la France. Que retiendrez-vous de cette expérience ?

Dr Nicolas Rombauts : Je vais certainement en ressortir changé. Je suis émerveillé comme à chaque fois que je découvre des endroits magiques comme celui-là. Nous avons ensuite envie de les protéger. Les carottes de glace et les échantillons de neige vont maintenant être répartis entre plusieurs laboratoires, en France, en Australie et en Italie. Leur analyse va prendre plusieurs mois et les résultats permettront d’affiner le bilan de masse de la calotte Antarctique. Au niveau du réchauffement climatique, cela a été très intéressant d’échanger avec des scientifiques dont c’est le métier. Et bien qu’étant moi-même déjà sensibilisé, le fait de voir qu’ils sont encore plus pessimistes que moi m’a particulièrement marqué.

Propos recueillis par Alexandra Verbecq.

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