Enfants nés en Chine après modification embryonnaire par CRISPR-Cas 9 : circonspection de la communauté scientifique

Paris, le mardi 27 novembre 2018 – La médiatisation de premières scientifiques réalisées en Chine suscite régulièrement une certaine prudence de la part de la communauté scientifique internationale. L’annonce dans une vidéo postée sur sa chaîne Youtube par un jeune chercheur chinois, Jiankui He, de la naissance de jumelles dont les embryons ont été modifiés par nucléases de type CRISPR-Cas 9, suscite ainsi, tant sur le fond que sur la forme, une profonde circonspection.

Une technique jugée révolutionnaire

La technique d’édition du génome par CRISPR-Cas 9 a été identifiée par deux biologistes, française et américaine, Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna en 2012. La "simplicité" de cette technique est, depuis sa description, à l’origine d’un grand enthousiasme ; certains n’hésitant pas même à la qualifier de révolutionnaire. Si de nombreuses difficultés demeurent, en raison notamment de la faible spécificité de la méthode, beaucoup, dont les deux chercheuses à l’origine de cette découverte, estiment que cette technique pourrait dans l’avenir permettre de répondre à certaines questions irrésolues en génétique. Cela suppose cependant, outre une amélioration de la technique afin de s’assurer de son innocuité, une évolution des principes : aujourd’hui dans tous les pays occidentaux et dans un grand nombre d’autres pays, la modification du génome pouvant entraîner des conséquences pour la descendance est interdite.

La nouvelle conquête spatiale

Pour l’heure, de très nombreux travaux de recherche, y compris cliniques, concernent l’utilisation de CRISPR Cas 9. Chez l’adulte, une vingtaine d’essais sont en cours, tandis que chez la souris le recours à CRISPR Cas-9 pour modifier chez l’embryon des gènes responsables de différentes maladies (myopathie de Duchenne notamment) est également étudié. Puissance scientifique incontournable, la Chine, dont les investissements dans ce domaine ont été très fortement augmentés ces dernières décennies, semble résolue à mener la course en tête. Dans un éditorial publié sur le site The Conversation, le jeune chercheur Guillaume Levier (Centre de recherches politiques de Sciences Po) rappelle que Carl June, professeur d’immunothérapie à l’Université de Pennsylvanie compare « la rivalité » entre la Chine et les États-Unis dans ce domaine à celle qui opposait les Américains aux Russes « au temps de la conquête de l’espace au milieu des années 1950 : "Je pense que cela va déclencher un Spoutnik 2.0., un duel biomédical (…) ce qui est important parce que la compétition améliore généralement le produit final"».

Des réticences fréquentes

La participation intense de la Chine dans ce champ de recherche entraîne cependant quelques inquiétudes. Si en 2003, la Chine s’est dotée de « règles éthiques pour la recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines » qui comme dans les pays occidentaux empêchent la modification génétique d’un embryon à naître, le sens de la compétition et la multiplicité des entités responsables favorisent le risque de dérives. Ainsi, déjà en 2015, l’annonce de la modification d’un embryon humain par CRISPR-Cas9 (qui n’avait pas été réimplanté) avait soulevé différentes contestations. Aujourd’hui, l’annonce est beaucoup plus préoccupante.

Des résultats incertains

He Jiankui est un chercheur qui a étudié la biologie et la génétique au sein des universités Rice et Stanford et qui est revenu en Chine dans le cadre du programme 1 000 talents. Dans une vidéo postée sur sa chaîne youtube, il détaille l’expérience qu’il a conduite, soutenu par le professeur d’ingénierie génétique américain Michael Deem. Sept couples sérodifférents (les hommes étaient séropositifs pour le VIH et les femmes séronégatives) ont été recrutés et intégrés dans un programme de Fécondation in vitro (FIV). Vingt-deux embryons ont été obtenus. Seize d’entre eux ont été modifiés par nucléases, de type CRISPR avec pour cible le gène CCR5 situé sur le chromosome 3. L’inactivation de ce gène a en effet été identifiée comme conférant une protection vis-à-vis de l’infection par le VIH. Onze embryons ont été réimplantés et pour deux implantations la grossesse a pu être menée jusqu’à son terme. Des jumelles sont nées dont les prénoms seraient Lulu et Nana. Pour l’une d’entre elles, la mutation du gène CCR5 serait homozygote, tandis que pour la seconde la mutation n’est qu’hétérozygote. Le chercheur rapporte par ailleurs des signes de mosaïcisme, suggérant que toutes les cellules de l’organisme n’ont pas été modifiées. Cependant, He Jiankui affirme que les petites filles vont bien.

Des scientifiques chinois très embarrassés

Cette vidéo youtube est pour l’heure la seule confirmation de cette première. Aucune publication n’a été faite dans une revue scientifique, même  si le chercheur devrait s’exprimer lors du deuxième sommet international sur l’édition du génome humain qui se tient à partir d’aujourd’hui à Hong Kong. En quête de preuves, la communauté scientifique se montre également très inquiète, à commencer par les autorités chinoises. La Southern University of Science and Technology (SUSTech) de Shenzhen à laquelle appartient He Jiankui a immédiatement signalé que les travaux rapportés auraient été réalisés en dehors de ses laboratoires et a précisé qu’une enquête avait été ouverte afin de faire la lumière sur des travaux qui l’ont « profondément choquée ». Par ailleurs, une lettre publiée sur le réseau social Weibo par une centaine de scientifiques chinois renommés qualifie cette annonce de « folle ».

En France, interrogé par Le Parisien, Pierre Jouannet, professeur émérite à l’université Paris Descartes considère comme plausible une telle modification de l’embryon. Néanmoins, face aux incertitudes quant à la spécificité de la technique, il déplore : « Toutes les expériences passées ont permis de voir que la technique n’est pas efficace à 100 %. Faire naître des enfants avec cette technologie c’est contestable, ce n’est pas sérieux ». Confirmée ou non cette annonce ne devrait pas rester sans conséquence sur la réflexion que doivent mener l’ensemble des centres de recherche du monde sur l’encadrement et l’utilisation des nouvelles techniques d’édition du génome, sujets plus que jamais au cœur du sommet international de Hong Kong.

Aurélie Haroche

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