Eternel retour

Paris, le samedi 23 mai 1920 – Désormais l’épidémie de grippe espagnole semblant terminée (bien qu’une nouvelle vague ne soit pas à exclure), revenons avec ces quelques lignes sur les polémiques de ces derniers mois.

Souvenez-vous, alors que le Maréchal Foch repoussait une ultime offensive boche, Loring Miner, un médecin du Kansas alertait de l’apparition d’une maladie terrible et foudroyante.

Une vulgaire influenza ?

Cette alarme n’aura guère été prise aux sérieux par nos autorités trop occupées à ferrailler avec le Kaiser.

Rappelez-vous, l’éditorialiste du Matin qui le 7 juillet 1918 qualifiait la maladie de « vulgaire influenza » sans savoir qu’elle emporterait des centaines de milliers de Français.  

Il y eut aussi, pour ne citer qu’eux, les propos du Professeur Chauffard, médecin des hôpitaux de Paris et membre de l’Académie de médecine « le nom de grippe espagnole est un nom ridicule. Il ne s’agit pas d’un mal nouveau, mais bien de la grippe ordinaire que chaque hiver amène comme escorte, et que l’on a baptisée, depuis la guerre, grippe des tranchées ».

Il fallut attendre fin septembre, pour que nos autorités s’alarment enfin. Le père la victoire se retrouvait face à un nouveau défi et prévenait : « nous avons une épidémie grave en France et nous ne sommes pas renseignés » et il fallut encore trois semaines pour que le conseil scientifique nommé par le gouvernement remette un rapport qui se dépêcha de ne pas trancher. Curieuse attitude quand le courage est sans aucun doute la vertu française par excellence.

Des atermoiements que qualifiaient nos confrères et amis du Concours médical de : « faillite de la prophylaxie administrative ».

Les boches à la manœuvre ?

Une question est rapidement venue à l’esprit de tous les Français : d’où est venue cette pandémie ? Rien ne permet de trancher encore, mais à la rédaction, l’idée que des U-boot seraient venus infecter des ports américains nous parait la plus probante. Qui peut en effet exclure que cette grippe « espagnole » ne soit l’ultime coup de Jarnac des casques à pointe ?  

Rappelons un très intéressant article d’un quotidien des colonies, l’écho d’Alger : « l’épidémie ne serait ni espagnole, ni napolitaine, ni orientale, ce serait bel et bien la grippe allemande. Ce serait l’infection propagée par les démoniaques chimistes boches qui ont introduit leurs bacilles empestés dans les boîtes de conserve, qui en ont parsemé les fruits et les légumes ; c’est pourquoi, dit-on, la Suisse, la Suède, la Hollande, qui recevaient des produits boches en quantité, ont été si fort atteintes ; c’est pourquoi il en est de même pour l’Espagne, où tant de fabriques, tant de négoces fonctionnant sous des firmes espagnoles, sont en réalité dirigés par des Allemands qui ont ici leurs chimistes et leurs drogues, lesquelles furent apportées par des sous-marins ; voilà pourquoi l’Espagne, à son tour, a été la première envahie avec une si terrible violence ». Quod erat demonstrandum.

L’Académie recommande enfin le port du masque

D’où que vienne le mal, comme toujours le coq français s’est mis courageusement sur ses ergots pour lui tenir la dragée haute.

Malheureusement, aucune thérapeutique n’a fait la preuve de son efficacité. Rappelons néanmoins les vertus de la quinine, défendue par de nombreux grands médecins, mais raillée par d’autres.
Reste que dans cette épidémie la prévention semble être le nerf de la guerre. Rappelons à ce sujet,  la note très synthétique du conseil d’hygiène et de salubrité du département de la Seine de fin 18. « La grippe se transmet directement du malade à l’individu sain par l’intermédiaire du mucus nasal et des particules de salive projetées en toussant ou en parlant, ou encore, par les mains souillées de salive. On doit donc éviter, quand il n’y a pas nécessité, le contact avec les personnes malades. Il faut, par conséquent, isoler celles-ci dès le début de la maladie […] Il est recommandé de se laver les mains et de se rincer la bouche chaque fois que l’on a donné des soins à un grippé. Lorsqu’il s’agit de cas graves, il sera utile de placer une compresse protectrice devant le nez et la bouche. Il faut […] éviter les réunions de personnes nombreuses, aussi bien en plein air que dans les locaux fermés (lieux consacrés aux cultes, théâtres cinéma, grands magasins, chemins de fer, etc.) ».

Remarquons que la question du port du masque aura été l’objet de vifs débats, bien que nos amis américains l’aient vite adopté et même parfois puni les récalcitrants jusqu’à 10 jours de prison.

« Mais, voilà, les Parisiennes consentiront-elles à se défigurer pour sauvegarder leurs bronches ? J’ai bien peur qu’elles ne prennent ce masque-là en grippe » ironisait ainsi Le Gaulois.

Rappelons enfin, qu’après moult rodomontades le port du masque a finalement été recommandé par l’Académie de médecine…en avril 1919 !

Quoi qu’il en soit nous avons finalement vaincu !

Aujourd’hui, nous sommes dans le monde d’après. Nul doute que la patrie de Pasteur ne se laissera plus faire, ni par les boches, ni par la grippe ! 

Louis-Eugène de Brétigny

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