Euthanasie : et maintenant, quel changement ?

Paris, le mardi 5 juin 2012 – Répondant à l’invitation hier de Radio Fidélité, station gérée par une association chrétienne nantaise, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault a refusé de prendre le risque de heurter trop frontalement ses fidèles auditeurs d’un jour. Ainsi, interrogé sur la question de l’euthanasie, il a tenu à affirmer qu’il comprenait « que les évêques et les catholiques expriment des interrogations, des réserves. Ils en ont parfaitement le droit ». Il a surtout précisé que le projet du gouvernement consisterait principalement à « perfectionner la loi Leonetti » votée à l’unanimité en 2004 et dédiée à l’accompagnement de la fin de la vie et a récusé l’utilisation du mot « euthanasie ». Une telle prudence n’est cependant pas parvenue à rassurer les inquiétudes des associations catholiques très fermement opposées à toute nouvelle loi sur le sujet, tandis qu’elle a profondément irrité les groupes qui militent en faveur de l’adoption en France d’une législation semblable à celle existant en Belgique ou aux Pays Bas.

Contresens sur le mot dignité vs position rétrograde de la Cité du Vatican

Ainsi, alors que Jean-Marc Ayrault a souligné que n’était pas encore tranchée la question de la nécessité ou non d’adopter une nouvelle loi, l’organisation Alliance Vita déplore le « flou » entretenu par le chef du gouvernement. « Les propos de Jean-Marc Ayrault cautionnent le projet de François Hollande sur ce sujet, un projet qui prévoit implicitement l’injection mortelle à partir d’un contresens sur le mot dignité. Vita note toutefois l’hésitation affichée (…) sur la question de l’opportunité d’une nouvelle loi. Tout doit être fait pour démontrer que pareille loi serait inutile et dangereuse » interprète Vita, manifestement peu rassérénée par les déclarations du Premier ministre. Elle devrait pourtant l’être si l’on en juge par l’amertume qui s’exprime dans un communiqué diffusé simultanément par l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD). « Le strict respect de la volonté des patients qui connaissent des situations de fin de vie, sans influence de la famille ni des médecins ni des héritiers, ne peut passer que par la rédaction d’une nouvelle loi qui place la volonté du patient au cœur de la décision (…). Il ne faudrait pas que la minorité des religieux extrémistes ou des mandarins impose à ce gouvernement sur les questions de société (…) l’opinion de la Cité du Vatican et d’un pape réactionnaire et rétrograde » s’emporte l’organisation.

Euthanasie : un mot évité à dessein

Si, on le voit, les « précisions » de Jean-Marc Ayrault ont suscité des réactions unanimement réticentes, s’agit-il réellement d’un revirement par rapport aux propositions de François Hollande candidat ? Ou a contrario doit-on lire dans les « hésitations » de Jean-Marc Ayrault un blanc seing vers le suicide assisté, bien qu’il s’en défende ? En dépit de sa volonté manifeste de ne pas froisser ses auditeurs catholiques, le chef du gouvernement n’a en réalité fait que reprendre l’esprit du programme du Président de la République. Ainsi, il ne trahit nullement la vérité en rappelant que François Hollande n’a jamais utilisé le mot « euthanasie ». De fait, lors de la présentation de ses 60 engagements pour la France en janvier, le candidat indiquait : « Je proposerai que toute personne majeure en phase avancée ou terminale d'une maladie incurable, provoquant une souffrance physique ou psychique insupportable, et qui ne peut être apaisée, puisse demander, (…) à bénéficier d'une assistance médicalisée pour terminer sa vie dans la dignité ». Aussi est-ce avec un peu d’empressement que l’ADMD avait considéré le 26 janvier que François Hollande s’était « engagé en faveur de l’euthanasie ».

Phase terminale ou phase avancée ?

Le refus de François Hollande d’utiliser ce terme a d’ailleurs été repris par ses plus proches collaborateurs. Ainsi, avant de devenir ministre de la Santé, Marisol Touraine évoquait le sujet en février dans les colonnes du magazine l’Express, confrontée au député UMP Jean Leonetti, et prévenait d’emblée : « Nous ne parlons pas d’euthanasie parce que ce mot donne lieu à des interprétations très différentes. Dans le sens commun, il renvoie à un droit sans limites, le droit au suicide assisté. Ce n’est pas du tout ce que nous prônons ». Cependant, il existe bien une réelle volonté de l’équipe en place de « perfectionner la loi Leonetti », afin que son champ soit mieux connu des patients et des professionnels mais aussi qu’elle réponde mieux aux « situations dramatiques qui n’ont pas été complètement traitées par la loi Leonetti » a explicité Jean-Marc Ayrault hier. On rappellera à cet égard que la loi Leonetti permet en cas de souffrances insupportables d’un patient au stade terminal d’une maladie incurable d’administrer des traitements contre la douleur ; même si les doses nécessaires doivent entraîner sa mort. Or, ont été évoqués sur le devant de la scène médiatique ces dernières années, quelques cas ne répondant pas à ces critères. Au total ces « situations » sans issue seraient actuellement selon Marisol Touraine au nombre de 8 000. Une évaluation que dénonce Jean Leonetti qui en février signalait : « Lorsque les soins palliatifs sont correctement mis en place, conformément à la loi, ces situations que vous décrivez deviennent exceptionnelles. Cela ne correspond pas à 8 000 personnes ». Cependant, cette différence d’appréciation pourrait être liée au fait que l’équipe de François Hollande souhaite englober dans les cas pouvant être traités par la loi, les patients atteints d’une maladie incurable en phase « avancée » et non pas uniquement en phase « terminale ». C’est sur ce point que les discussions pourraient s’engager et qu’un réel changement pourrait s’opérer – changement que refusent formellement certaines associations catholiques.

Un débat pas parfaitement tranché au sein du parti socialiste

En tout état de cause, on le voit, le gouvernement est bien décidé à agir avec prudence sur ce sujet. De fait, en dépit des prétendus plébiscites en faveur de l’euthanasie que révéleraient certains sondages, le sujet continue à faire débat au sein de la société et la polémique dépasse les clivages politiques traditionnels. Ainsi, au sein même du parti socialiste, certains émettent des réserves quant à l’idée d’une refonte trop importante de la loi Leonetti, tels Claude Evin ou Robert Badinter. C’est également probablement pour ménager ces voix que le gouvernement observe en la matière une extrême prudence.

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Réagir à cet article

Les réactions sont réservées aux professionnels de santé inscrits et identifiés sur le site.
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.


Lorsque cela est nécessaire et possible, les réactions doivent être référencées (notamment si les données ou les affirmations présentées ne proviennent pas de l’expérience de l’auteur).

JIM se réserve le droit de ne pas mettre en ligne une réaction, en particulier si il juge qu’elle présente un caractère injurieux, diffamatoire ou discriminatoire ou qu’elle peut porter atteinte à l’image du site.