Exclusif : les professionnels de santé déconseillent l’aspartame aux femmes enceintes

Paris, le jeudi 19 janvier 2012 – La publication des travaux avait fait grand bruit. Une étude cas témoins réalisée par des épidémiologistes danois chez 59 334 femmes enceintes dont les résultats avaient été rendus publics au début de l’année 2011 évoquait un risque d’accouchement prématuré augmenté chez les grandes consommatrices de sodas allégés. Immédiatement, ces conclusions furent reprises par la presse grand public et les opposants à l’aspartame pour dénoncer les méfaits de l’édulcorant et appeler à des restrictions drastiques de son utilisation. La lecture avait été néanmoins un peu rapide : les auteurs danois eux-mêmes remarquaient que leurs observations nécessitaient inévitablement des travaux complémentaires. Et pour cause : la prématurité constatée n’était nullement spontanée mais induite et provoquée. Une nuance de taille qui n’échappa pas aux experts de l’Agence nationale de sécurité alimentaire (ANSES) lorsque sous la pression médiatique, elle s’empressa de se pencher sur le sujet. Elle remarqua notamment la nécessité d’élucider le fait que « l’association entre boissons édulcorées et accouchement prématuré est lié à une prématurité induite ou provoquée (…) et non à une prématurée naturelle, dont les mécanismes en œuvre ne sont pas clairement discutés ». Même constatation quelques mois plus tard de l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) et de façon plus tranchée : «

Aucune preuve disponible dans l’étude ne permet d’affirmer qu’il existe un lien entre la consommation de boissons non alcoolisées contenant des édulcorants artificiels et l’accouchement prématuré ». Bref, tout en acceptant de continuer à réévaluer les risques de l’aspartame, les experts français et européens, pour une fois sur la même ligne, considéraient qu’il était un peu prématuré de lancer des alertes.

D’autant plus qu’en France la consommation d’aspartame est plutôt restreinte (ne concernant hebdomadairement qu’une personne sur cinq) et que les doses potentiellement dangereuses sont très loin d’être atteintes !

Pourrait ne pas convenir aux femmes enceintes

Cette position de l’ANSES et de l’EFSA n’empêcha cependant nullement la frénésie de s’emparer de ceux qui souhaitent par tous moyens soustraire les femmes enceintes à l’aspartame. En avril, ce fut Corinne Lepage, député européen, qui présentait à ses collègues une résolution visant à rendre obligatoire sur tous les produits contenant le fameux édulcorant la mention « pourrait ne pas convenir aux femmes enceintes ». En novembre, ce fut au tour du Réseau environnement santé (RES), se prévalant toujours de l’étude danoise, d’en appeler au ministre de la Santé, Xavier Bertrand pour qu’une mise en garde spécifique concernant le risque supposé d’accouchements prématurés lié à la consommation d’aspartame soit réalisée auprès des femmes enceintes.

Ne buvez pas et ne mangez pas de sucrette : même combat ?

Il semble que ces différents appels et actions aient fini d’emporter la conviction des soignants. Un sondage réalisé sur notre site du 2 au 18 janvier auprès de 390 professionnels de santé internautes inscrits sur le JIM révèle en effet que 66 % d’entre eux considèrent nécessaire de recommander aux femmes enceintes d’éviter l’aspartame, tandis que 26 % jugent une telle préconisation inutile et que 8 % laissent apparaître la difficulté de se prononcer sur le sujet.

    Sondage réalisé auprès de 390 professionnels de santé du 2 au 18 janvier 2012

Cette forte proportion d’incertitude pourrait être d’une part liée aux interrogations qui subsistent sur les études menées jusqu’alors mais aussi au questionnement soulevé par les modalités de transmission du message. Devrait-il prendre la forme d’une mention apposée sur les produits contenant un édulcorant, au risque de créer la confusion en multipliant des avertissements sanitaires au degré de preuve très différent. Comment en effet une femme pourra-t-elle faire la différence entre le pictogramme présent sur les bouteilles de vin, déconseillant la consommation d’alcool, à l’origine de troubles avérés et le message inscrit sur les boîtes de sucrette évoquant un risque très hypothétique. Ne sera-t-elle pas tentée de relativiser l’ensemble de ces informations ? Si une recommandation devait réellement être faite sur l’aspartame, ne faudrait-il pas tout au moins qu’elle se fasse dans le cadre d’une conversation nuancée entre le praticien et sa patiente, qui évoquerait globalement les dangers d’une sur consommation de produits au goût sucré (édulcorants mais aussi sucres dont l'absorption est souvent associée) ?

Mieux vaut prévenir que guérir

En tout état de cause, les résultats étonnants de ce sondage témoignant de la grande sensibilité des professionnels de santé aux informations, pas toujours vérifiées et étayées, mises en avant par les médias grand public. A moins qu’ils ne reflètent la tentation toujours croissante des professionnels de se prémunir de toutes « réclamations » ultérieures éventuelles. Mieux vaut prévenir que guérir.

Qu’importe qu’il n’y ait peut-être finalement rien à guérir.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • La dépendance normative...

    Le 20 janvier 2012

    Il n'y aucune preuve objective de la toxicité de l'aspartame aux doses habituellement consommées...Les médecins n'échappent malheureusement pas au bruit de fond de la pseudo-science invasive. A force de ne pas penser par eux-mêmes, ils finissent pas penser comme tout le monde... et ce n'est pas ce qu'on est en droit d'attendre d'eux...La dépendance normative explique donc plus ce sondage sur l'aspartame que la réflexion scientifique...souvent plus rebelle et contre-intuitive.

    Dr J-F Huet

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