Fakenews, fin du monde et grand débat : le meilleur et le pire de 2019… et à l’année prochaine !

Paris, le samedi 21 décembre 2019 - La tradition des bilans de fin d’année compte parmi celles que l’on sacrifie avec le plus de facilité. Ces bilans sont en effet plus souvent fastidieux que léger et les longues énumérations n’offrent pas toujours le sens que l’on attendrait d’un récapitulatif. Il n’est pas certain que celui que nous nous proposons de réaliser dans ces colonnes échappent à ces tristes défauts. On comptera sur la bienveillance de Noël pour se faire pardonner par nos lecteurs.

Ingrats corporatistes, un jour…

Quels sujets ont retenu l’attention des blogueurs, auteurs de tribunes et autres polémistes amateurs ou professionnels ? Et surtout quels sujets ont fait divaguer les auteurs de cette rubrique, s’amusant à décortiquer les thèses et les antithèses pour n’arriver le plus souvent qu’à une synthèse imparfaite dont le fil conducteur pourrait être une certaine éloge de la nuance, voire de la complexité (comme le proclamait l’un des premiers articles de l’année dans cette rubrique ?). Dignes héritiers des journaux intimes qu’ils paraissaient imiter à l’origine (la visibilité en plus !), les blogs des professionnels de santé ont continué à dire le blues et le doute de ceux qui soignent.

Le blues d’abord, face à des attaques considérées comme injustes. Quant au printemps, un sondage IPSOS pour la Fédération hospitalière de France révélait que 84 % des Français seraient favorables à des dispositions visant à « répartir équitablement les médecins sur le territoire quitte à leur imposer leur lieux d’exercice les premières années » et alors que dans l’hémicycle, Caroline Fiat (LFI) renchérissait en évoquant la « forme d’ingratitude corporatiste envers la collectivité », les médecins n’ont pu qu’exprimer leur désarroi de voir leurs difficultés et sacrifices si mal reconnus. La sortie du député inspira à l’auteur du blog Litthérapie différentes interrogations : « Quels principes, quelle humanité, permettent à des êtres humains en charge des décisions politiques, d’imposer dans l’insulte et le mépris à ceux qui soignent d’aller soigner des territoires plutôt que des personnes ? N’envoie-t-on pas plutôt les médecins soigner des fantasmes, instruments d’un électorat potentiel, en jouant la carte des "déserts médicaux"? » écrivait-il.

#Balancetonmédecin

Mais les auteurs de ces blogs savaient pertinemment qu’à l’heure des réseaux sociaux, les attaques de ce type étaient destinées à se multiplier et à émaner non pas seulement des élus mais de l’ensemble de la société. Quelques semaines plus tard, c’était au tour d’un chroniqueur amateur de s’exprimer sur BFM : « Je ne connais personne qui peut vivre en travaillant trois jours par semaine. Quand t'es médecin tes dix ans d'étude, c'est l'Etat qui les a payées alors peut-être tu as un minimum de retour sur investissement et que tu n'as pas que des droits (…) Pourquoi tout le monde file aux urgences à 18h ? Parce que tu ne peux plus avoir de médecins nul part donc forcément tu vas aux urgences » avait-il poursuivi. Là encore ce discours avait suscité des réactions de nombreux médecins blogueurs. Le patron de l’Union française pour une médecine libre (UFML) avait choisi de le traiter avec son ton humoristique habituel en imaginant un monde où ce seraient les fromagers qui seraient ainsi visés par de telles critiques. Plus tard, en cette fin d’année, ce n’est plus sur les prétendus devoirs qu’imposerait aux médecins le fait que leurs études (comme celles de tous ceux qui ont fréquenté l’université) soient « payées » par l’Etat, qui déclenchait un tourbillon sur la toile, mais le #Balancetonmédecin censé dénoncer le racisme des praticiens. L’origine de ce buzz fut les confessions d’un médecin généraliste ayant souhaité évoquer sa crainte d’avoir des réflexes racistes. Malheureusement cette prise de risque ne fut pas comprise de tous et beaucoup choisirent de s’en tenir au premier niveau du message, incitant une nouvelle fois à se poser la question de la radicalisation des discours sur les réseaux de sociaux et tout au moins de la difficulté d’y exprimer une nuance.

Silence

La question fut posée par le docteur Baptiste Beaulieu qui eut le tort d’évoquer dans une chronique publiée sur son blog la question de la révélation à celui qui est atteint d’une grave maladie incurable de la brièveté de l’échéance ultime. Choisissant de révéler au grand jour des interrogations que la très grande majorité des médecins nourrissent, le médecin très connu sur les réseaux sociaux s’attira des critiques parfois haineuses, démontrant une nouvelle fois combien l’invitation ou le questionnement de la nuance sont devenues des exercices délicats aujourd’hui. Cette impossibilité fut bien évoquée dans un post du cardiologue Jean-Marie Vailloud, sur son blog Grange Blanche «  Parfois, je me pose (…) la question de fermer Twitter, tellement il devient difficile de trouver un sujet non clivant. Même parler de la météo devient risqué. Il y a toujours un cavalier blanc, un pur, un opprimé ressenti, qui vient vous montrer du doigt, voire vous jeter des pierres. Je suis tellement devenu neutre, que j’en suis devenu insipide. (…) Une fois, j’ai eu le malheur d’utiliser une expression bien anodine, mais qui a néanmoins réussi à ébranler une institution jusqu’à ses pinacles. On m’a convoqué et démontré très savamment que j’étais misogyne (si, je vous le jure) en me faisant un cours d’étymologie, et que même si par miracle, je ne l’étais pas, c’était tout comme, car j’étais un personnage public (si si, je vous le jure aussi), et que c’était grave pour l’institution (pourtant solide) » développait-il. Plusieurs polémiques autour par exemple de la diffusion d’un téléfilm voulant montrer les difficultés rencontrées par les personnes en surpoids ou encore autour du terme de « validisme » ont démontré la complexité de dire les choses, même avec la meilleure des intentions, dans des espaces où la forme est constamment scrutée comme un indice de complicité, où la forme peut parfois être détournée, pour transformer le fond.

Intelligence artificielle et clinique loin d’être superficielle

Cette situation augure-t-elle des lendemains à redouter ? Pour certains, demain, l’intelligence artificielle aura pris toute la place, réinventant les relations entre les médecins et les patients. Il ne sera plus temps de se méfier de Google ou de Facebook, mais d’accepter ces changements inéluctables. Telle est la position par exemple d’un Dr Laurent Alexandre, très contestée par ceux qui invitent à repenser les algorithmes pour ce qu’ils sont : des logiciels de calcul, certes souvent très développés, mais qui demeurent créés par les humains pour leur service et ne sauraient les dépasser et avoir les compétences nécessaires pour développer de nouveaux médicaments. Surtout, quel que soit le déploiement de l’intelligence artificielle, il n’est sans doute pas une raison pour reléguer l’incontournable clinique nous a rappelé le professeur Claude Matuchansky.

On va tous mourir !

Pour d’autres, ces réflexions sur la place de l’intelligence artificielle sont stériles, puisque le véritable enjeu du futur est l’avenir de notre planète. Sur ce thème, les contributions ont été très nombreuses en 2019. Ce fut l’occasion pour notre rubrique de nous inquiéter de la progression d’un discours catastrophiste, parfois contre-productif et surtout éloigné de la réalité. Comment être convaincu de la pertinence des cassandres d’aujourd’hui, quand comme le blog Mythes, mancies et mathématiques a su bien l’analyser, celles d’hier se sont le plus souvent révélées inexactes ? Une telle démonstration n’empêche pas certaines institutions de tomber dans le piège de ce catastrophisme (tel l’Ordre des médecins) et d’autres de s’interroger sur la pertinence de considérer désormais l’impact écologique des soins avant de décider de leur mise en œuvre ou de leur poursuite !

Combats perdus ?

Autant de spéculations qui confirment une énième fois combien la transmission de l’information scientifique reste un défi toujours renouvelé, particulièrement redoutable à relever à l’heure des réseaux sociaux et de la nécessité qu’ils imposent de messages tranchés et de s’inscrire dans un camp. A travers les exemples du pharmacien blogueur Olivier Bernard très durement épinglé pour avoir osé nuancer les résultats présentés comme spectaculaires de la vitamine A dans la prise en charge du cancer ou de la journaliste Emmanuelle Ducros vilipendée et ramenée à d’hypothétiques liens avec l’industrie agro-alimentaire pour avoir osé dénoncé les approximations et les contre-vérités de journalistes vedettes et dont le parti pris idéologique est évident sur le glyphosate, la difficulté extrême de tenir un message guidé par la rationalité scientifique est apparue à de nombreuses reprises cette année. Et la tentative de quelques chercheurs et journalistes de lancer une tribune invitant à lutter contre les « fake sciences » dans les médias n’aura guère contribué à changer la donne, puisque ses auteurs se sont attirés les mêmes lancinantes critiques. Toujours les prétendus intérêts qu’ils défendraient à travers une telle initiative ont bien plus davantage retenu l’attention des détracteurs (affirmant pourtant eux aussi vouloir faire entendre la raison) que le fond et le sens de leur message.

A qui se fier ?

Il faut dire que le gouvernement n’a pas toujours su montrer l’exemple en la matière, choisissant de considérablement limiter le champ d’action de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires et organisant un « grand débat » où toutes les opinions semblaient devoir se valoir. Ainsi, ne pouvait-on qu’une nouvelle fois constater l’écart entre le débat démocratique et la réalité scientifique et réfléchir au jeu d’équilibre auquel devait dans ce contexte s’astreindre la politique de santé publique. De la même manière, l’année a également été l’occasion de constater à plusieurs reprises que si les doutes, les discours alternatifs, les informations discordantes peuvent s’imposer c’est en raison de la faillibilité des sources originelles. Ainsi, les limites des méta-analyses ont-elles été l’objet de différents débats et interrogations, y compris dans les revues les plus prestigieuses comme dans Le Lancet. Sans doute le pire n’est-il jamais sûr mais il n’est guère risqué de prédire que l’ensemble de ces controverses ne seront pas éteintes l’année prochaine !

Quelques posts et messages intéressants en 2019

Litthérapie : https://Litthérapie.wordpress.com/2019/03/11/lettre-dun-ingrat-corporatiste/
Jaddo : https://twitter.com/Jaddo_fr/status/1190753514936508416
Jérôme Marty : https://www.ufml-syndicat.org/le-fromager-et-les-enfants-gates/
Baptiste Beaulieu : https://www.franceinter.fr/emissions/alors-voila/alors-voila-28-janvier-2019
Jean-Marie Vailloud : https://grangeblanche.com/2019/01/27/les-ciseaux-de-covington
Laurent Alexandre : https://www.lexpress.fr/actualite/sciences/le-luxe-des-elites-de-2040-desobeir-a-l-intelligence-artificielle_2082036.html
Claude Matuchansky : https://www.medecinesciences.org/en/articles/medsci/full_html/2019/09/msc190227/msc190227.html
Le blog Mythes, mancies et mathématiques : https://mythesmanciesetmathematiques.wordpress.com/2018/10/15/le-catastrophisme-climatique-des-annees-60-a-80-a-lepreuve-des-faits/
Richard Horton
https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(19)32766-7/fulltext

Aurélie Haroche

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