Faut-il sauver l’intelligence ?

Paris, le samedi 17 février 2018 – L’autoconservation des ovocytes, en vue d’une utilisation ultérieure, et sans préjuger d’une éventuelle stérilité médicale, est un sujet qui doit faire débat dans le cadre des Etats généraux de bioéthique qui se sont récemment ouverts. Les discussions promettent d’être riches quand on sait que des avis très divergents ont été exprimés récemment par diverses institutions. Ainsi, alors que le Comité consultatif national d’éthique (CCNE) s’y est déclaré plutôt opposé, l’Académie de médecine a pour sa part jugé qu’il fallait accepter et accompagner cette évolution.

Si vous faites de longues études, faites aussi des bébés !

Alors que la question est donc ouverte, le docteur Laurent Alexandre, dont les casquettes sont multiples (d’urologue à énarque, chef d'entreprise et spécialiste de l'intelligence artificielle voire de l'immortalité !) a formulé dans une tribune publiée par l’Express une proposition iconoclaste (et où certains voudront lire l’habituelle tendance à la provocation du praticien féru de philosophie et d’éthique). Il s’inquiète tout d’abord de récents travaux qui mettraient en évidence une diminution du QI moyen dans notre pays et d’autres états occidentaux proches. « Le QI moyen des Français a baissé de quatre points en à peine vingt ans, ce qui est énorme. Cette chute touche aussi des pays comme la Norvège, le Danemark ou le Royaume-Uni ». Comment expliquer cette tendance aussi délétère qu’angoissante ? Laurent Alexandre répond : « Il n’y a pas de certitude absolue sur les causes de cette chute cognitive, mais plutôt des soupçons portant sur des facteurs environnementaux et génétiques. Des travaux récents pointent la moindre reproduction des personnes intelligentes et la plus grande facilité pour les moins douées, grâce à notre système de solidarité à se reproduire ». Bien sûr, comme la solution ne peut pas être d’empêcher les plus sots de se multiplier (ce qui mathématiquement permettrait pourtant de faire progresser l’intelligence !), Laurent Alexandre préconise de faciliter les naissances chez celles qui seraient les plus douées. Le programme est déjà sur les rails : « Des crèches dans les centres de recherche, des garanties en matière de carrière pour les ingénieures prenant des congés maternité permettraient d’augmenter la fécondité des femmes intelligentes. La Sécurité sociale devrait rembourser à 100 % la congélation d’ovules chez les femmes scientifiques pour leur permettre de faire des bébés tardifs après leur PhD comme Apple et Facebook l’offrent déjà à leurs ingénieures » énumère notre spécialiste. Il en va, affirme le praticien, une fois encore peut-être avec un brin de provocation, de l’avenir des forces vives de la France. « Si la France veut rester une grande puissance, les femmes les plus intelligentes doivent être choyées : une étude récente montre que l’ADN de la maman est nettement plus important que celui du papa dans la détermination du QI des enfants » conclut-il.

Pas facile de concilier vie universitaire et maternité

On s’en doute, un tel billet n’est pas longtemps demeuré sans susciter des réactions. Les accusations de vision "eugéniste" ont ainsi rapidement fusé. D’autres, moins frontaux, se sont interrogés sur cette inégalité programmée entre les femmes scientifiques et les autres face à la congélation d’ovocyte ; ce à quoi sagement, Laurent Alexandre a répondu sur Twitter en signalant que les conditions d’étude des futures scientifiques (ce qui est vrai également dans d’autres sphères) retardaient généralement l’âge de la maternité, rendant plus prégnante la question de l’accès à l’autoconservation des ovocytes.

Décryptage

Mais au-delà de ces remarques générales, la présentation des études citées par Laurent Alexandre a fait sourciller. Alexis Verger, chercheur en biologie au CNRS, s’est ainsi attelé à un petit décryptage de la tribune. Concernant ainsi l’affirmation selon laquelle : « Le QI moyen des Français a baissé de quatre points en à peine vingt ans », le spécialiste corrige et rassure en signalant que cette assertion ne repose que sur « une seule étude avec un échantillon de 79 personnes qui n’est certainement pas représentatif de la population française. Même les auteurs le disent ! » fait-il remarquer. Il ajoute plus loin : « La variation dans le temps est très faible et anecdotique, baisse de QI de 0,038 points par décennies. Ne jamais tirer de conclusion hâtive ». Puis, quand Laurent Alexandre développe : « Le projet UK Biobank, qui a collecté l’ADN de 500 000 Britanniques, a permis de montrer une corrélation fortement négative entre les caractères génétiques conférant un haut QI et la probabilité de faire des bébés. Autrement dit, plus une Anglaise est douée, moins elle a d’enfants ; moins elle est dotée de bonnes capacités cognitives, plus elle se reproduit », conclut le praticien. Face à une telle démonstration, Alexis Verger signale qu’une « corrélation n’est pas causalité ». Enfin, à propos du rôle joué par l’ADN de la maman dans la détermination du QI des enfants, le biologiste assure qu’il s’agit une « Belle assertion très relayée par de nombreux médias. C’est faux : le chromosome X ne comporte pas plus de gènes cognitifs que d’autres chromosomes ». On relèvera encore que l’affirmation même selon laquelle les femmes les plus diplômées verraient leur fécondité baisser n’est pas certaine : sur Twitter, un intervenant a ainsi présenté des diagrammes provenant de l’INSEE, montrant que comme toutes les autres, les femmes les plus diplômées ont vu leur indice de fécondité croître entre 1989 et 2008 ( https://www.alternatives-economiques.fr/indicateur-conjoncturel-de-fecondite-femmes-de-15-a-50-ans-selon-diplome-0109201366973.html).

Qu’est-ce que l’intelligence et comment s’attrape-t-elle ?

Outre la divergence entre scientifiques concernant la portée de certaines études, plusieurs idées qui sous-tendent la démonstration de Laurent Alexandre sont discutées. Ainsi, tout d’abord, la transmission génétique de l’intelligence est loin d’être une hypothèse faisant l’unanimité. « Reste à savoir si les femmes intelligentes engendrent des enfants intelligents » fait ainsi remarquer sur le blog La Lettre de Galilée, le docteur Vincent Fromentin. Alexis Verger lui aussi signale : « Oui l’intelligence est influencé par les gènes (mais des centaines, chacun ayant un rôle mineur), mais au moins autant que les facteurs non génétiques (études, milieu social, etc…) ». On notera encore que certains estiment rapide de lier réussite universitaire et intelligence. « A-t-on le droit de lier diplômes supérieurs et intelligence » interroge par exemple le docteur Vincent Fromentin. Plus encore, beaucoup sur Twitter font remarquer la faiblesse de l’outil QI pour mesurer cette notion très complexe qu’est l’intelligence.

La polémique ne surprendra pas ceux qui sont habitués à voir les idées du docteur Alexandre prises à partie d’une manière souvent intelligente sur Twitter et les réseaux sociaux (mais n'est-ce pas l'un de ses objectifs ?) ! Une façon de démontrer qu’en dépit des progrès de l’intelligence artificielle qui fait si peur au praticien, le véritable esprit, même en France, a encore de beaux jours devant lui !

Pour relire ces discussions vous pouvez lire la tribune du docteur Laurent Alexandre sur l’Express :
https://www.lexpress.fr/actualite/sciences/les-femmes-douees-ont-moins-d-enfants_1981066.html (accès payant)
consulter le fil Twitter d’Alexis Verger : https://twitter.com/Alexis_Verger/status/960096883329978368
et relire le post du docteur Vincent Fromentin sur la Lettre de Galilée : http://www.lalettredegalilee.fr/lintelligence-se-fait-elle-rare/

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Biologisme

    Le 17 février 2018

    Bon article qui, à partir de diverses sources partisanes, permet de résumer les principales questions et problématiques soulevées par le sujet. Il reste qu'il est assez effrayant de constater que le biologisme de la première moitié du 20ème siècle n'est pas mort et reste en vogue dans certains milieux médicaux et scientifiques.

    J. Métais

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