France, qu’as-tu fait de ta recherche ?

Paris, le samedi 30 mars 2019 – C’est une situation totalement méconnue de l’opinion publique. Pour beaucoup, les chercheurs font partie d’une population privilégiée. Or, si leur rémunération est effectivement plus élevée que celle de la moyenne des Français, ils sont loin de pouvoir prétendre à des rétributions comparables à celles qu’offrent d’autres carrières nécessitant le même niveau de formation, et ce même dans le secteur public. De plus, l’accès aux postes est un véritable parcours du combattant pour les jeunes, qui sont confrontés à une réelle paupérisation, dans une certaine indifférence et l'ignorance, ignorance qui concerne jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat. Il n’est qu’à voir, comme l’a remarqué le journaliste scientifique et blogueur Sylvestre Huet « l’expression fugace d’Emmanuel Macron qui donne l’impression de découvrir les conditions concrètes de la recherche en France » quand le sujet a été abordé lors du grand débat réunissant des intellectuels, notamment par le Prix Nobel de physique 2012 Serge Haroche.

Quand on peut beaucoup avec peu, on n’intéresse guère

Si ces difficultés majeures que rencontrent les jeunes chercheurs français, qui sont nombreux à faire le choix d’autres carrières ou d’autres pays, sont méconnues, c’est parce qu’en dépit de ces dysfonctionnements, la France continue à conserver un niveau remarquable.

En témoignent notamment de multiples publications cruciales. Dernière en date : une publication par une équipe française « met en défaut l’un des dogmes de la biologie en matière de virologie. Un dogme selon lequel, un virus, pour se répliquer dans les cellules d’un organisme vivant, doit effectuer toute cette réplication à l’intérieur d’une même cellule infectée. Devant l’intérêt de cette découverte, les organismes de recherche n’ont pas hésité à la sélectionner, parmi des centaines d’autres publications parues la même semaine, pour en souligner l’importance auprès des journalistes. Le communiqué de presse de l’INRA explique ainsi que "ce résultat inédit va à l’encontre du paradigme fondateur en virologie, qui considère que le génome entier d’un virus pénètre et se réplique à l’intérieur d’une même cellule, puis passe à une autre cellule où il se réplique à nouveau, et ainsi de suite pour développer l’infection"» détaille Sylvestre Huet sur son blog cette semaine, dans un billet intitulé : « CNRS : comment gâcher les talents ? ».

Qu’avez-vous fait toutes ces années ? Vous publiiez, j’en suis bien aise ! Et bien postulez maintenant !
Mais cette découverte fondamentale est également riche d’enseignement quand on s’intéresse à certains des chercheurs qui y ont contribué. Le troisième auteur du papier est Romain Gallet, un jeune homme brillant qui ces dernières années a « développé plusieurs techniques originales en microbiologie, notamment pour améliorer la reproductibilité des résultats sur les champignons pathogènes ou l’étude des virus. Il a été sollicité par une dizaine de revues scientifiques pour évaluer des articles à paraître ». Doit-on se féliciter que le CNRS ait-su attirer dans son giron un élément aussi brillant et prometteur, en lui assurant des conditions de recherche et d’existence satisfaisantes ? Pas exactement. Son parcours chaotique est en effet un exemple de la façon dont il est attendu des jeunes talents de la recherche qu’ils se soumettent à des dizaines d’épreuves humiliantes comme pour faire allégeance aux organismes de recherche. « Romain Gallet, est bien connu des jeunes scientifiques qui se sont battus ces dernières années contre la précarité dans les laboratoires. (…) Son histoire lamentable illustre les conséquences des politiques actuelles. Romain Gallet a passé sa thèse en 2006, sur les relations proies/prédateurs chez les bactéries à l’Université Pierre et Marie Curie. De l’écologie évolutive. Une thèse faite en quatre ans, un cursus normal (…). Puis, il a enchaîné post-docs sur post-docs dont l’un aux Etats-Unis. Participé à de nombreuses recherches en CDD. Publié des articles à jet continu, 24 à ce jour. (…) Dès que son dossier fut assez épais, il a candidaté aux concours de recrutement de chercheurs. En 2018, il est classé premier sur la liste d’attente de sa section du CNRS. Surprise, alors que 2018 est son année de publications la plus abondante, avec 5 nouveaux articles, il n’est même pas admis à l’oral de recrutement en 2019. Plus vous publiez, moins vous êtes bons… semble dire le CNRS. L’explication la plus plausible à l’attitude incohérente du CNRS serait qu’après l’avoir fait lanterner de CDD en CDD de post-docs, Romain Gallet serait… trop vieux (40 ans contre un âge moyen de recrutement de 34 ans) » explique Sylvestre Huet. Ce cas est loin d’être unique, le blogueur rappelle en effet que comme lui « des centaines de jeunes scientifiques, chercheurs et ingénieurs, ont ainsi été lessivés par la pression mise par les gouvernements sur l’emploi public dans la recherche ».

Bon diagnostic mais traitement totalement inopérant

Cette pression perdure. En effet, tout en se gargarisant de « mettre la recherche française au premier plan », en vantant par exemple l’arrivée de douze nouveaux chercheurs venus de l’étranger, le gouvernement poursuit la politique de baisse du niveau de recrutement du CNRS « avec 250 postes seulement cette année, contre 400 en 2010. Dont 50 postes en moins sur décision brutale de la ministre Frédérique Vidal, imposée à Antoine Petit, le PDG du CNRS, qui prétend l’avoir demandé en public, un mensonge qui ne trompe personne dans la communauté scientifique », écrit Sylvestre Huet. Cette tendance va évidemment totalement à l’encontre de l’affichage du gouvernement. Dans un récent discours, dans le cadre d’une réunion pour lancer le 80ème anniversaire du CNRS, Edouard Philippe n’a en effet pas failli à la tradition de flatter les chercheurs, en leur déclarant qu’ils étaient « "plus importants" sur le long terme que les responsables politiques ». A travers une « astuce rhétorique » que Sylvestre Huet juge de « mauvais aloi » il a même voulu comparer le destin des responsables politiques face au défi d’expliquer leurs ambitions aux citoyens à celui des chercheurs devant répondre à celui de « transmettre les arcanes des savoirs au grand public ». Si comme l’écrivait un collectif de chercheurs dans le Monde il y a quelques mois « à l’ère de la "post-vérité" et de la prolifération des "faits alternatifs" et autre "fake news"» la réponse est en partie effectivement dans un renforcement de la recherche, son affaiblissement budgétaire ne peut être que contre-productif.

Hara-kiri

Pourtant, même masqué par la promesse d’une tardive loi de programmation annuelle (qui ne sera pas effective avant 2021 soit à la fin du mandat présidentiel) ou d’annonces particulièrement maladroites (comme « la décision brutale et prise dans la précipitation de faire payer dix fois plus que les autres les étudiants étrangers non communautaires »), l’affaiblissement budgétaire est réel. Edouard Philippe le reconnaît quand il énonce devant les chercheurs « Choisir, c’est renoncer ». Et « docile, Antoine Petit, le PDG du CNRS (…) a répondu que oui "on ne peut pas être les meilleurs en tout". Et donc sabordons le reste… L’histoire des sciences et des technologies s’inscrit en faux contre une telle idiotie – qu’il s’agisse de la virologie désignée comme à négliger… juste avant l’explosion du virus du Sida ou de l’abandon des recherches en efficacité énergétique dès lors que le coût des énergies fossiles s’écroule… pour un temps » remarque Sylvestre Huet.

Se tourner vers d’autres modèles pour pallier l’insuffisance de l’Etat ?

De fait quel secteur privilégier ou sacrifier et au nom de quel critère ? Celui de la popularité médiatique semble aujourd’hui avoir un impact délétère. C’est tout au moins ce que suggère une tribune publiée cette semaine dans le Figaro par des spécialistes en cardiologique qui s’inquiètent du déclin de l’engagement de l’Etat dans ce domaine. « Les perspectives nationales sont sombres: à la différence d’autres domaines tels que la cancérologie, le sida ou les maladies neurodégénératives, la recherche cardio-vasculaire ne bénéficie pas d’un soutien étatique ou public à la hauteur des enjeux. Il n’existe pas de plan de lutte contre les maladies cardio-vasculaires équivalant au "Plan cancer" ou au "Plan Alzheimer", ni de grande fondation spécialisée comme la British Heart Foundation au Royaume-Uni ou l’American Heart Association aux États-Unis. Au contraire, les fondations subventionnant la recherche cardio-vasculaire sont multiples et de notoriété limitée. En outre, l’investissement de notre pays dans la recherche médicale en général est à la baisse, et cela impacte directement la recherche sur les maladies cardio-vasculaires » écrivent ces chercheurs qui poursuivent : « L’inadéquation entre besoins et ressources est donc manifeste et nous conduit à alerter les pouvoirs publics et à nous mobiliser pour sensibiliser nos concitoyens ». Ainsi, une « fondation (…) a permis de subventionner 29 projets pour un montant de 3 millions d’euros. Si ce soutien reste cependant très en deçà des besoins nécessaires pour lutter contre les maladies cardio-vasculaires, son utilité n’est plus à démontrer » concluent les auteurs de la tribune (qui sans doute par diplomatie n'osent souligner la différence criante entre l'absence de résultats tangibles de la recherche dans le domaine des maladies neuro-dégénératives et les succès considérables enregistrés dans celui des affections cardiovasculaires). 

Est-ce cependant le modèle que l’on souhaite pour la recherche française de demain ? Cela lui permettra-t-il de conserver son rang d’excellence ? Rien n’est moins sûr et pour finir de s’en convaincre on pourra relire :
Le blog de Sylvestre Huet : http://huet.blog.lemonde.fr/2019/03/25/cnrs-comment-gacher-les-talents/ et http://huet.blog.lemonde.fr/2019/02/01/philippe-dit-au-cnrs-de-choisir-ses-renoncements/
La tribune adressée au Monde par un collectif de chercheurs : https://www.lemonde.fr/sciences/article/2018/12/01/l-etiolement-programme-du-cnrs-est-un-symptome-du-dedain-pour-la-recherche-publique_5391388_1650684.html
La tribune adressée au Figaro par des spécialistes de cardiologie : http://sante.lefigaro.fr/article/recherche-en-cardiologie-va-t-on-laisser-la-france-perdre-son-rang/

Aurélie Haroche

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Vos réactions (3)

  • "Réagir à l'insuffisance de l'état"

    Le 30 mars 2019

    Ben oui, je fus un chercheur "plein d'avenir" correspondant avec Rita Levi-Montalcini sur des problèmes de cytologie neuronale et greffes (notamment)... mon travail fut repris - à l'étranger bien sur - par la suite... Entre temps, profondément écœuré par un manque de crédits et le mépris que la France avait (l'a-t-elle encore ?) pour la recherche, je me suis installé comme généraliste : 'chagrin d'amour'... Devenu urgentiste-pompier je me suis quand même réalisé. Notre formation continue me l'a permis. Chagrin d'amour quand même. Gâchis …


    Dr M

  • Paye des chercheurs

    Le 01 avril 2019

    Dans votre article, vous dites que les chercheurs ne sont pas si mal payés. Pour rire un peu, je vous suggère d'aller lire les BD ou le blogustin de Augustin. Les chercheurs y sont présentés limite comme des SDF ! Il me semble bien qu'Augustin a un ami chercheur...

    Dr Marie-Ange Grondin

  • La France admet une perte sèche

    Le 07 avril 2019

    Un membre de la famille a choisi de faire de la recherche alors qu'elle était à l'ENS. Son master s'est fait en Finlande, sa thèse en Suisse (elle était payée 3 fois la bourse de thèse française) et elle est actuellement aux USA, au MIT où les conditions de recherche n'ont rien à voir avec ce qu'on lui offrirait en France. Il est peu probable qu'elle revienne y travailler. Son éducation aura coûté beaucoup à la France qui admet de perdre ses membres les plus doués et productifs, chercheurs, élèves des grandes écoles ... Et on se pose a question de notre appauvrissement progressif, de notre désindustrialisation. Qui actuellement crée de la richesse si ce n'est eux ?

    Dr Claude Krzisch

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