Germanwings : faut-il lever le secret médical dans certaines situations ?

Paris, le lundi 14 mars 2016 – Dans dix jours sera commémoré le premier anniversaire de l’accident de l’A320 de la Germanwings, provoqué par son copilote, Andreas Lubitz.

Rappelons que Le jeune homme a profité de l’absence du pilote, pour s’enfermer dans le cockpit et entamer la descente vers les Alpes où l’avion s’est écrasé. Rapidement, les antécédents psychiatriques du pilote ont été révélés. Outre une interruption de sa formation, liée à des troubles psychiques, les dernières semaines avant sa disparition ont été marquées par l’apparition de nouveaux symptômes (forte anxiété notamment) et par la prescription par plusieurs médecins d’arrêts de travail (l’un deux suggérant même une hospitalisation en psychiatrie). Cependant, Andreas Lubitz ne transmis jamais ses arrêts de travail et décida de mettre fin à ses jours entraînant avec lui 150 personnes.

Plus de vigilance face aux antécédents psychiatriques

Depuis un an, les experts de l’aviation civile se sont mobilisés pour identifier les dysfonctionnements ayant pu contribuer à ce drame. Les éventuelles failles du suivi psychiatrique des pilotes ont notamment été évoquées. Ainsi, l’Agence européenne de sécurité aérienne (EASA) avait-elle préconisé une évaluation psychologique approfondie des pilotes, notamment au moment de leur embauche. Dès le lendemain du drame, elle avait également recommandé la présence permanente de deux membres de l'équipage au sein du cockpit. Le rapport final du Bureau d’enquêtes et d’analyses (BEA) présenté hier s’éloigne quelque peu de ses suggestions. D’abord, il ne se prononce pas sur l’impossibilité pour un pilote de demeurer seul au sein du cockpit, mesure dont la pertinence est diversement appréciée par les compagnies et les spécialistes de l’aviation. De même, la mise en place d’évaluations psychiatriques approfondies de l’ensemble des pilotes a été considérée comme peu efficace et rentable, par les experts auditionnés par le BEA. Aussi ce dernier préfère-t-il recommander le renforcement du suivi des pilotes présentant des antécédents psychiatriques. « Les conditions de suivi des pilotes avec des antécédents de troubles psychologiques (…) quand ils sont déclarés aptes à voler » doivent être redéfinies jugent ainsi les experts du BEA.

Dans la réglementation française, déjà, les antécédents de troubles évocateurs d’une psychose, de troubles thymiques et du caractère, de troubles de la personnalité, de troubles mentaux et névroses, d'alcoolisme et autres addictions à des substances psychoactives sont des contradictions au pilotage. Dans les faits, cependant, l’affaire de la Germanwings a montré que ces gardes fous n’étaient pas toujours respectés avec suffisamment de vigilance et qu’une recherche plus minutieuse de ces antécédents s’imposait sans doute, de même qu’une plus grande fermeté. Dans le même esprit, le BEA invite à une prise de conscience des « réticences des pilotes à déclarer leurs problèmes et à solliciter une assistance médicale par crainte de perdre leur licence ».

Levée du secret médical : solution de bons sens ou risque de dérive ?

Ces préconisations s’inscrivent dans un cadre où le suivi du pilote est effectué par la médecine du travail. Cependant, souvent, comme dans le cas d’Andreas Lubitz, la prise en charge est réalisée par la médecine de ville, qui n’a aucun lien avec les compagnies aériennes, ce qui empêche la transmission d’information. Face à cet écueil, le BEA va jusqu’à recommander que soient émises des règles obligeant les praticiens à « informer les autorités compétences lorsque la santé d’un patient à de forts risques d’affecter la sécurité publique ».

Cette suggestion est déjà très commentée. Certains jugent qu’elle va dans le bon sens, même s’ils font remarquer qu’elle ne permettra nullement de répondre à toutes les situations. « C’est une amélioration par rapport à ce qui se faisait avant. A partir du moment où il y a la mise en danger du personnel et de la collectivité, des passagers, il est tout à fait normal qu'on puisse avoir une levée possible du secret médical, du secret professionnel (…). Cette levée du secret médical peut améliorer les choses, mais n’est pas suffisante » juge par exemple l’ancien médecin chef du centre d’expertise des navigants de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), le docteur Alain Martin Saint-Laurent interrogé sur France Info.

D’autres cependant se montrent plus circonspects. D’abord, ils mettent en garde contre le risque de dérive. Les pilotes ne sont pas les seuls à exercer une profession susceptible d’exposer la sécurité du public. Faudra-t-il alors permettre la levée du secret médical pour tous les autres métiers à risque (ce qui peut aller du chauffeur de train au chirurgien en passant par l’instituteur) ? De même, faut-il envisager la possibilité de rompre le secret médical face à un automobiliste potentiellement dangereux ? Ces questions confirment bien la difficulté d’établir une limite, de même que le caractère complexe de la prédiction du risque, comme l’ont rappelé plusieurs spécialistes. Du côté des pilotes, si le principal syndicat allemand, Cokpit, a considéré comme « équilibrées » les propositions du BEA, en France, le Syndicat National des Pilotes de Ligne (SNPL) est dubitatif concernant la pertinence de la levée du secret médial.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (2)

  • Transmission d'informations entre confrères

    Le 14 mars 2016

    Que ce soit dans l'aviation, dans le nucléaire ou d'autres professions à risque (dont médecins anesthésistes ou chirurgiens... affaire récente d'alcoolisme avec décès), il serait fortement souhaitable que le secret puisse être partagé entre le médecin traitant du patient et son médecin du travail.

    A ce dernier de prendre la décision de revoir le patient qui s'est confié au premier, et de faire réaliser les tests ou consultations spécialisées nécessaires, afin de prendre la bonne décision. Il en va de la vie du public comme de celle du salarié lui-même, souvent, ou de sa vie de famille qui peut basculer une fois la justice passée. On ne peut jamais revenir en arrière...

    Dr Patrick Martigne

  • Le secret pour moi mais pas pour les autres

    Le 14 mars 2016

    Vaste programme aurait dit le Général !
    Cette question, qui est pratique mais aussi morale, éthique ou philosophique n'a pas de réponse simple.
    Elle a été posée très justement par Accoce et Rentschnick dès 1976 dans leur livre (passionnant !) "Ces malades qui nous gouvernent". En 2016 il n'y a toujours...aucune réponse !

    Un exemple de solution "pratique", mais apparemment "éthique", aurait été l'attitude du parlement anglais avec son roi George III, qui a demandé aux médecins si le roi était "capable "ou non, mais en refusant par avance toute "information médicale".
    Remarquons d'emblée que c'était une gageure, et qu'aujourd'hui c'est pire !

    Prenez un comprimé de psychotrope et vous serez stigmatisé, soyez ivre en public et vous serez viré, parlez de vos problèmes et vous serez étiqueté, que ces cas soient mouchardés par un médecin (du travail ou non) ou n'importe qui !Toutes les dérives seront donc prévisibles : en particulier tous les pilotes (pour ne parler que d'eux) se feront passer pour des surhommes, et j'aurai encore moins confiance dans leur suivi médical : c'est une régression !

    On a réalisé que les combattants ont besoin d'un soutien et d'une aide psychologique, et intelligemment l'armée réalise que la santé mentale et la prévention psychiatrique sont importantes, non pour éradiquer les déviants (généralement c'est déjà fait, le cas du pilote allemand était une exception) mais pour préserver du personnel précieux .
    J'ajoute que si on lève le secret médical par un bout pourquoi s'arrêter aux pilotes? Quid de nos élus et dirigeants, haut fonctionnaires, chefs d'entreprise , ..et pourquoi s'arrêter à la santé mentale ? La prostate présidentielle n'aurait-elle causé aucun dommage à notre pays en son temps ?
    Bref le secret médical est un sujet délicat mais aussi une boîte de Pandore.

    Dr F.Chassaing

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