Herbe folle

Bouillargues, le samedi 30 novembre 2019 – Sauf peut-être l’énième rue portant le patronyme d’un Président de la République illustre ou d’écrivains ou peintres célèbres, les odonymes* nous sont souvent étrangers. Nous retenons bien plus certainement leur sonorité et le chemin vers lequel ils nous portent que leur signification. Ainsi, des milliers de passants ont sans doute à Paris, à Nantes, à Lille ou encore à Poitiers traversé des allées et des rues Madeleine Brès sans savoir à qui renvoyait ce prénom désuet et ce nom de famille court.

Doodle, jeu de mémoire

Mais en début de semaine, avec une légère erreur sur la date, Google a offert une clé à ces milliers de passants méconnaissant le sens des voies. Par un Doodle**, il a célébré avec un jour d’avance le 177ème anniversaire de la naissance de Madeleine Brès rappelant que cette native de Bouillargues (où une rue porte son nom) avait été la première femme française à accéder aux études de médecine en France.

Cataplasmes

« La femme ne peut être qu’une thérapeute médiocre (…) elle est de ces herbes folles qui ont envahi la flore de la société (…). Elle ne sera jamais qu’une excellente garde-malade ». Quand sont publiés ces mots dans la revue La médecine moderne, Madeleine Brès est âgée de 58 ans et parmi ses anciens professeurs, ses collègues et ses patients, rares sont ceux qui songeraient à la considérer comme une herbe folle. La plupart des commentaires sur les études et la carrière de Madeleine Brès louent au contraire sa rigueur et son sérieux.
Ces qualités lui furent indispensables pour réaliser son rêve d’enfant, son ambition, ainsi probablement qu’un zeste de « prétentions (…) exorbitantes » pour reprendre l’expression du professeur Jean-Martin Charcot évoquant le souhait des femmes de son époque de devenir médecin. Mais si Madeleine était loin d'acquiescer à telles considérations, pourtant si partagées à son époque, c’est qu’elle avait toujours ressenti le désir de soigner. Enfant, elle accompagnait son père, charron, à l’hôpital de Nîmes. Pendant que son père œuvre à quelques réparations des ustensiles, la petite fille trottine derrière les religieuses. L’une d’elles admire son empathie pour les malades dont à la différence des enfants de son âge elle n’est nullement dégoutée. Aussi, lui confie-t-elle quelques tâches : bouillons, tisanes et cataplasmes.

Baccalauréat et autorisation de son mari

Ces heures passées auprès des malades s’achèvent quand sa famille gagne Paris en 1854. Trois ans plus tard, elle est mariée à un conducteur d’omnibus, Adrien-Stéphane Brès. Elle est alors âgée de quinze ans. La vie maritale et bientôt de mère (elle donne rapidement naissance à trois enfants) ne l'éloigne nullement de son rêve de soigner. Et c’est vers la carrière médicale que va son inclination et non vers celle d’infirmière. Un jour, cœur battant, elle frappe à la porte du doyen de la faculté de médecine de Paris, Charles-Adolphe Wurtz et lui demande si elle peut s’inscrire à la faculté de médecine. Charles-Adolphe Wurtz constate alors qu’au-delà de l’ensemble des discours autoritaires considérant la femme impropre à devenir médecin, une telle discipline étant jutée totalement contraire à la nature féminine, aucun obstacle réel n’interdit l’accès des femmes à la faculté de médecine.  Aussi recommande-t-il à Madeleine de décrocher son baccalauréat. Madeleine obtient le précieux sésame ainsi que l’autorisation de son mari (obligatoire pour pouvoir poursuivre des études) et la chance lui sourit. Alors que le ministre de l’instruction publique de l’époque Victor Duruy est favorable à l’instruction des jeunes filles, c’est l’impératrice Eugénie qui préside le conseil des ministres le jour où est présentée la demande du doyen Wurtz de pouvoir accepter des étudiantes femmes. En se référant à la loi du 19 ventôse an XI (date à laquelle l'oncle de son mari gouvernait la France) sur la liberté du travail, l’impératrice accepte sa proposition.

Pas d’exception pour les femmes exceptionnelles

Ainsi, à l’âge de 26 ans, Madeleine Brès débute ses études de médecine. La jeune femme et ses quelques consœurs (une Américaine, une Russe et une Britannique ayant obtenu dans leur pays l’équivalent du baccalauréat et s’étant heurtées dans leurs pays à la misogynie des doyens de faculté) sont l’objet de réticences. Pourtant, ces dernières s’estompent dès que les futures médecins témoignent de leur engagement. Ainsi, alors que pendant sa troisième année, elle fait fonction d’interne, appelée à remplacer les médecins envoyés au front pendant la guerre de 1870, Madeleine Brès suscite l’admiration de ses maîtres. Pourtant, malgré l’appui dont elle bénéficie, notamment de la part du professeur Broca, les portes du concours de l’externat lui restent fermées, l’administration ayant refusé les conséquences d’une telle exception.

Les mystères de l’allaitement

Madeleine Brès conduit cependant une thèse sous la direction de Charles-Adolphe Wurtz, consacrée à l’allaitement où elle parvient à mettre en évidence l’évolution de la composition du lait maternel en fonction des besoins des enfants. Devenue docteur en médecine et récemment veuve, Madeleine ouvre un cabinet rue Boissy-d’Anglas où elle se spécialise bientôt en pédiatrie. Sa renommée s’amplifie, tant et si bien que le préfet de la Seine la charge de différentes missions, notamment la constitution de crèches. Les soins à l’enfant sont en effet au cœur de sa carrière médicale, comme en témoigne la création de sa revue Hygiène de la femme et de l’enfant.

Aujourd’hui, la majorité des étudiants inscrits dans les facultés de médecine sont des femmes. Herbes folles.

*Nom de rue
**Transformation ludique  par Google de sa page d'accueil pour honorer une personnalité

 

 

Aurélie Haroche

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