Hier mieux qu’aujourd’hui et pire que demain ?

Paris, le samedi 28 septembre 2019 - Il mangeait avec appétit tous les trésors du terroir. Il embrassait les enfants. Flattait les personnes âgées, embrassait la main de sa femme. Pendant quarante-huit heures les images d’un Jacques Chirac débonnaire ou passionné ont défilé sur les écrans de télévision. Et qu’ils aient voté pour lui ou non, qu’ils aient critiqué ou non, quand il était encore Président, certaines de ses mesures ou de ses égarements, les Français se souviennent avec émotion. Ils disent leur affection. Et derrière ces témoignages, au-delà de l’estime pour un homme qui a traversé un demi siècle de politique française et dont certains discours ont été remarquables, on peut soupçonner une arrière-pensée. Un arrière-goût de « c’était mieux avant ».

C’était mieux avant. C’était mieux avant quand on était jeune (quand Chirac était encore Premier ministre ou Président). C’était mieux avant. Une ritournelle vieille comme le monde, vieille comme avant. Elle sous-tend notamment aujourd’hui de nombreux discours anti technologies. Pourtant, même si l’on peut avoir une nostalgie pour les années Chirac et pour celles qui les ont précédées, il est probable que ce ne fut pas mieux avant.

Avoir espoir dans l’espérance de vie

L’animateur du site Science Pop, Théo Mathurin, propose depuis quelques temps sur Twitter des graphiques éloquents qui démontrent que dans de nombreux domaines sanitaires les choses n’étaient sans doute pas plus enviables autrefois. Qu’il s’agisse de l’espérance de vie, de la mortalité maternelle, du travail des enfants, de la malnutrition, de l’éducation ou même du nombre de suicides, les statistiques signalent une très nette amélioration, constatée dans toutes les régions du monde. Pourtant, ces informations encourageantes apparaissent largement ignorées. Le site de l’Association française pour une information scientifique (AFIS) rappelle ainsi dans un article récent la propension fréquente au pessimisme de nos contemporains Citant des travaux de la fondation Gapminder, elle signale par exemple qu’une enquête menée en 2013 au Royaume Uni avait mis en évidence que « seulement 30 % des personnes savent que l’espérance de vie a maintenant atteint 70 ans à l’échelle de la planète, alors qu’ils sont 33 % à penser que c’est 60 ans et 23 % que c’est 50 ans ou moins. D’une façon générale, si l’on en croit une étude de l’association YouGov, le sentiment qui prévaut est que le monde va de moins en moins bien (pour 58 % des personnes interrogées dans 17 pays, dont la France) ».

Au temps béni de la rougeole

Cette possible idéalisation du passé n’est probablement pas étrangère à une certaine ignorance. Pourtant, derrière les images d’hommes vivant en harmonie avec la nature, les siècles qui nous ont précédés étaient en réalité minés par les maladies infectieuses, les fléaux de la pollution et les travaux harassants. Néanmoins, certains groupes hostiles à la vaccination n’hésitent pas à user de cette "rhétorique" pour marteler que les pathologies infantiles que l’on évite aujourd’hui grâce à la vaccination n’existaient pas hier. Le blog Rougeole épidémiologie rappelait ainsi dans un post publié l’année dernière : « selon une association "pour la liberté vaccinale" française, avant l'introduction du vaccin contre la coqueluche, les enfants de moins de 1 an ne contractaient soi-disant pas la maladie, car ils auraient été protégés par l'immunité maternelle. Pourtant, en ce qui concerne la coqueluche, l’immunité maternelle est quasi inexistante (sauf si vaccination durant le dernier trimestre de la grossesse). Le fardeau de la coqueluche était ainsi porté essentiellement par les enfants de moins de 1 an. Concernant la rougeole qui est le sujet phare du blog, les auteurs admettent : "il y a bien une protection maternelle conférée au nourrisson. Il s'agit d'anticorps transmis par voie placentaire durant la grossesse. Avant l'introduction de la vaccination, une majorité des nourrissons étaient temporairement protégés par ces anticorps, si la maman avait eu cette maladie par le passé. Dans le cas d'une maman vaccinée, la protection maternelle existe également, mais tend à durer moins longtemps. Notons que dans les deux cas, la protection est d'assez courte durée en moyenne".

Si c’était comme avant, ce ne serait pas mieux

Cependant, alors que les auteurs de certains discours anti vaccination sont « convaincus que les nourrissons ne faisaient pas la rougeole. Ils étaient protégés par l'immunité maternelle », les animateurs du blog Rougeole Epidémiologie mettent en avant des chiffres sans appel : « Imaginons que la France n'ait jamais introduit la vaccination contre la rougeole. Il y aurait en moyenne chaque année de l'ordre de 800 000 cas. Si cela vous semble ahurissant, pensez aux 800 000 cas annuels de varicelle, une maladie au mode de transmission et à la contagiosité similaire (…) Quand un opposant à la vaccination dit que le nombre de cas chez les nourrissons a augmenté après l'introduction de la vaccination, il parle donc de la proportion (qui a presque doublé) et non du nombre de cas. C'est dommage, puisque le nombre de cas a diminué. Même en 2011, le nombre de cas (1000) est moindre que dans le cas sans vaccination (30 000). Faire la différence entre une proportion relative et les chiffres absolus, ce n'est pourtant pas si compliqué ».

Un monde en noir et noir

La vaccination est loin d’être le seul sujet où l’idéalisation du passé empêche la perception de la réalité. On retrouve également cette tendance délétère quand on s’intéresse à la pollution. Sur le site Human Progress, Marian L. Tupy. (traduite par le portail Contrepoints) dessine le passé sous des traits bien moins enviables que dans les écrits des déclinistes : « Commençons par la qualité de l’air. La biographe anglaise Claire Tomalin constate qu’au XVIIe siècle à Londres : « Tous les foyers brûlaient du charbon […] La fumée de leurs cheminées obscurcissait l’air et recouvrait chaque surface d’une suie crasseuse. Certains jours, on pouvait observer un nuage de fumée d’un kilomètre de haut et de trente kilomètres de large au-dessus de la ville […]. Les crachats des Londoniens étaient noirs ». Une situation qui ne s’est guère améliorée dans les siècles suivant. Toujours à Londres, selon une spécialiste de la période victorienne, l’historienne Judith Flanders rapporte l’observation de Waldo Emerson selon laquelle « plus personne ne portait de blanc parce qu’il était impossible de le garder propre ». Autant de témoignages qui conduisent à nuancer les images d’Epinal de verts pâturages et d’air toujours pur respiré par nos aïeux.

Un passé plutôt toxique

On pourrait également se pencher sur la protection des cultures. Dans une note récente, le blog de l’AFIS rappelle que sans « protection des cultures, c’est environ 40 % de la production agricole mondiale qui disparaîtrait ». Ce faible rendement a de tout temps été déploré et des méthodes ont donc été recherchées par les agriculteurs depuis longtemps. Cependant, alors qu’aujourd’hui la toxicité des pesticides est fortement dénoncée, la virulence de ces accusations pourrait être modérée en se souvenant du caractère terriblement harassant des méthodes anciennes consistant à ramasser à la main les chenilles et autres nuisibles (des travaux souvent réalisés par des enfants alors privés d’école) ou de la dangerosité avérée au début du 20ème siècle des produits à base d’acide sulfurique ou de plomb à des teneurs très élevées.

Comment c’était avant ?

On mesure à l’aune de ces exemples la nécessité d’un établissement minutieux de la réalité des années passées. Pourtant, la maîtrise de cet hier n’est pas garantie, comme le remarque dans un billet publié dans Pour la Science la politologue et scientifique Virginie Tournay. Elle interroge en effet l’influence de la « muséographie moderne, qui privilégie l’expérience individuelle et sensible » et au-delà l’impact des bouleversements des « supports traditionnels » sur la construction de l’histoire. « Le numérique bouleverse les supports traditionnels de notre mémoire collective, structurés par les bibliothèques, les archives et les musées. Avant internet, la confiance dans notre récit historique partagé découlait de la synchronisation mémorielle que nous procuraient les livres, les sources primaires et les collections d’objets historiques dans des lieux dédiés. Par exemple, ce croisement des contenus nous assure aujourd’hui de l’existence passée des ravages causés par les maladies infectieuses et du tournant opéré par la vaccination (…). Mais avec internet et la structure distribuée du web mondial, on assiste à une (ré) écriture collaborative des faits, plusieurs récits mémoriels étant mis en concurrence, avec une amplification des thèses complotistes, pseudoscientifiques et révisionnistes. Et le tri algorithmique effectué par les moteurs de recherche accentue ces biais en présentant aux internautes des contenus en phase avec leur historique de navigation » observe-t-elle.

Hier pire qu’aujourd’hui mais peut-être mieux que demain ?

Si certains pourraient soit remarquer qu’il n’a pas été nécessaire d’attendre internet pour que circulent des images déformées du passé (et si d’autres pourraient malicieusement constater qu’une telle appréciation n’est pas loin de faire écho au refrain « c’était mieux avant »), il importe en tout état de cause de souligner que les mises en garde face à l’idéalisation du passé n’impliquent pas forcément une idéalisation de l’époque actuelle et encore moins du futur. Faisant la critique de l’essai Le triomphe des Lumières du professeur de psychologie Steven Pinker, un article récent de l’AFIS insiste : « Précisons que le constat que « ce n’était pas mieux avant » ne vaut pas forcément pour tous et partout dans le monde, qu’il ne rend pas la situation présente plus acceptable pour ceux qui souffrent et ne justifie en rien l’existence d’injustices ou d’inégalités. Bien entendu, il n’affirme pas non plus que le progrès s’est fait grâce à (ou malgré) tel ou tel système politique ou économique et n’écarte pas la possibilité que les choses pourraient aller bien mieux avec une organisation économique ou politique différente » ajoutant encore de façon plus nette : « Le passé ne présage pas du futur. Il se peut que demain soit pire qu’aujourd’hui ».

On notera donc que si ce n’était probablement pas mieux avant, dans certains domaines ce n’était sans doute pas pire. Voilà qui permet d’évoquer une ritournelle de celui qui a ouvert cet article et qui s’amusait : « Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Je l’ai toujours pensé ».

Vous pouvez revoir :
Les graphiques de Sciences Pop : https://www.pseudo-sciences.org/C-etait-mieux-avant-vraiment
Le site de l’AFIS : https://www.pseudo-sciences.org/Idealiser-le-passe-pour-affronter-le-futur ; https://www.pseudo-sciences.org/La-protection-des-cultures-etait-ce-vraiment-mieux-avant
Le site Rougeole épidémiologie : http://rougeole-epidemiologie.overblog.com/2018/03/la-rougeole-c-etait-mieux-avant.html
Les écrits de Marian L. Tupy : https://www.contrepoints.org/2019/09/24/354116-pollution-la-vie-en-europe-etait-bien-pire-avant-lindustrialisation
Les écrits de Virginie Tournay : https://www.pourlascience.fr/auteur/virginie-tournay

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Vous avez raison !

    Le 30 septembre 2019

    Vous avez raison: assez de tous ces Cassandre qui inquiètent inutilement la population, alors que nous venons de passer l'été le plus merveilleusement ensoleillé de ces dernières années.
    Assez de tous ces Séralini, Bové, Cicollela, Belpomme (lequel est à l'origine de l'interdiction du regretté Chlordécone, cet excellent insecticide) qui récusent l'excellence de notre modèle agricole, tout cela alors que nous nous dirigeons vers une société homogène, composée à 80% d'obèses diabétiques hypertendus qui devront passer par la FIV pour espérer procréer, autant dire une ère de progrès pour le monde médico-pharmaceutique.

    Les gens devront travailler dur pour financer les indispensables statines, gliptines et autres sartans, sans compter les incroyables nouvelles molécules (très chères certes, mais on n'a rien sans rien) mises sur le marché par l'industrie pharmaceutique.
    Un monde de rêve. Courage, c'est pour bientôt!

    Dr Jean-Jacques Perret

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