Honneur à celle par qui le scandale arrive

Paris, le samedi 5 janvier 2019 – Elles sont invisibles, mais elles sont tenaces. Pourtant, ces dernières décennies, elles ont commencé à s’effilocher et enfin à tomber. Pas partout, mais de plus en plus fréquemment. Ce sont les barrières invisibles, les tabous, les freins sociaux (parfois considérés comme moraux) dont on ne perçoit plus toujours parfaitement l’origine qui interdisent, en particulier à certaines personnes, de dire certaines choses. Mais aujourd’hui, parler de son intimité, son intimité physique ou sexuelle, n’est plus un tabou dans nos sociétés occidentales, même quand on est une femme. Partout, on parle de soi et de ça. Les réflexions sur le corps qui souffre, qui saigne, qui accouche ne sont plus réservées au cercle très fermé de la famille, des très proches. Et même si certains témoignages font sourire, mais si d'aucun regrette parfois les vertus de la discrétion, le flegme du silence, ces langues qui se délient font majoritairement souffler un vent positif. Mais quelques barrières demeurent. A la tribune des Parlements, encore, dévoiler ses entrailles, notamment pour les femmes, apparaît bien déplacé.

XVème siècle

Mais certaines osent. Pour la bonne cause. En juin dernier, Danielle Rowley, député britannique, s’était ainsi fait remarquer pour avoir évoqué devant ses collègues le coût des protections périodiques, en se référant à son cas personnel. Plus récemment, à des milliers de kilomètres, Ivana Nincevic-Lessandric a provoqué un véritable électrochoc au Parlement croate. Si elle avait ce jour d’octobre prévu d’aborder à la tribune la question des dysfonctionnements dans les hôpitaux et notamment la mauvaise prise en charge des femmes, elle n’avait pas prévu de parler d’elle. Mais son témoignage a été le cœur de son message. Ivana Nincevic-Lessandric a raconté comment elle avait récemment été victime d’une fausse couche et la façon dont l’indispensable curetage avait été réalisé, sans anesthésie efficace et sans aucune considération pour sa douleur physique et psychologique. « Ils ont ligoté mes bras et mes jambes et ont entamé le curetage sans anesthésie (…). Ce furent les trente minutes les plus horribles de ma vie » a-t-elle lancé, après avoir affirmé : « C’était le XVème siècle ». Elle a ensuite pris à partie le ministre de la santé, Milan Kujundzic : « Avez-vous l’intention de changer quelque chose et quand ? ».

Des souffrances négligées

Le ministre de la Santé a réfuté la portée générale du témoignage d’Ivana Nincevic-Lessandric et a assuré que de tels agissements n’étaient pas la norme dans les hôpitaux croates. Mais bientôt, le témoignage du député a été suivi d’une vague inattendue de messages rapportant des faits similaires. Si la véracité de chaque anecdote ne peut être confirmée (comme souvent dans ce type de plaintes), ce mouvement fait écho aux tentatives de nombreuses associations croates et dans d’autres pays des Balkans pour sensibiliser les professionnels de santé à la nécessité d’une amélioration de la prise en charge des femmes et d’une meilleure écoute de leurs souffrances. Dans ces pays où les tabous sont encore nombreux, beaucoup de femmes ont été habituées à taire leurs douleurs, ce qui contribue à une prise en charge défaillante, alors que d’une manière générale, pour tous les patients, les pratiques diffèrent d’un hôpital à l’autre et ne respectent pas toujours les recommandations internationales. « Notre objectif est de parler de tout ce qui se passe derrière les portes » décrit le docteur Amira Cermigaic, présidente de l’association bosniaque Pridodan porod, qui n’hésite pas à affirmer que « les maternités sont le dernier lieu de violence institutionnelle contre les femmes ».

Un traumatisme nécessaire

Le coup de projecteur donné par le témoignage d’Ivana Nincevic-Lessandric a contribué à une médiatisation sans précédent du combat contre les violences médicales dans les Balkans. Malgré son assurance affichée, le ministre de la santé Milan Kujundzic a vu sa crédibilité profondément affectée par la sortie du député : il a évité de justesse le limogeage, après qu’une motion de défiance a été déposée contre lui. De son côté, Ivana Nincevic-Lessandric qui affirme avoir reçu depuis son intervention de nombreux témoignages de femmes évoquant une amélioration des conditions de prise en charge dans les hôpitaux, est convaincue de l'utilité de son témoignage. Pourtant, celle qui a été désignée parmi les personnalités croates marquantes de l’année 2018 par le magazine Gloria (qui la présente comme une « héroïne ») assure que l’épreuve a été douloureuse. « J’ai été secouée comme jamais dans ma vie ce matin-là, lorsque j’ai parlé de mon expérience au Parlement. J’ai même pensé à abandonner à un moment donné. Pas parce que j’avais peur de la réaction du public, mais parce que c’était une chose très personnelle » explique-t-elle au magazine Gloria. Mais si elle a parlé, c’est aussi parce qu’elle a pu mesurer combien la façon dont elle a été traitée en Croatie est anormal : elle a en effet subi une première fausse couche alors qu’elle était étudiante en économie dans le Colorado, et avait alors pu apprécier l’empathie des équipes l’ayant prise en charge.

Au-delà de la question des violences médicales, son intervention du mois d’octobre a encore renforcé la passion de la politique d'Ivana Nincevic-Lessandric, jeune député de 35 ans du petit parti MOST (le Pont des listes indépendantes), jusqu’alors uniquement connue pour avoir porté une loi sur l’entreprenariat.

Violences là-bas, chichis ici ?

Au-delà des frontières des Balkans, ce mouvement de libération de la parole des femmes croates invite à poser un regard différent sur la question des violences obstétricales. D’aucuns considéreront face aux traumatismes signalés par les Croates que l’on est très éloigné des désidérata exprimés en France pour une meilleure prise en considération des vœux des femmes au moment de l’accouchement, quand d’autres au contraire n’hésiteront pas à considérer que les faits décrits dans notre pays s’inscrivent dans la même lignée que les dérives constatées ailleurs.

Aurélie Haroche

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