Hyperlaxité articulaire et arthrose

Jean-Marie LEPARC
Hôpital Ambroise-Paré, Boulogne-Billancourt

 

Définie cliniquement par les critères de Beighton, l’hyperlaxité constitutionnelle touche environ 2 % de la population adulte. Malgré la rareté des données de la littérature, il ne semble pas que cette anomalie du jeu articulaire ressorte comme arthrogène.

 

L’hyperlaxité articulaire est une anomalie du jeu articulaire qui, anormalement ample, provoque une augmentation excessive passive et active des amplitudes articulaires.
Cette anomalie fonctionnelle est physiologique chez le tout petit. Chez les enfants de 10-11 ans, elle touche 12 % de l’ensemble de la population avec une prédominance chez les filles. Avec le vieillissement, l’hyperlaxité diminue en prévalence et touche environ 2 % de la population adulte des deux sexes. L’hyperlaxité constitutionnelle généralisée, dont on connaît maintenant la composante génétique, est définie par les critères de Beighton1-2 (tableau 1).

 


Opposée à l’hyperlaxité constitutionnelle généralisée, on distingue l’hyperlaxité focale soit d’origine dysplasique, soit d’origine post-traumatique. Les deux exemples les plus courants sont la luxation récidivante post-traumatique de l’épaule chez les non-hyperlaxes, et l’hyperlaxité antéropostérieure du genou après rupture du ligament croisé antérieur.

Les symptômes cliniques de l’hyperlaxité articulaire

Le motif le plus fréquent de consultation d’un sujet atteint d’hyperlaxité est le ressenti d’arthralgies persistantes déclenchées par des activités habituelles et survenant après la fin de la phase de sollicitation articulaire au niveau des grosses articulations. Des épanchements hydarthrodiaux peuvent s’observer notamment après des activités sportives. Ces arthralgies ne s’accompagnent pas de modifications locales, n’ont pas de rythme particulier, mais leur durée et leur répétition constitue leur marque originale. D’autres symptômes sont plus fréquemment observés chez des hyperlaxes que dans la population générale (tableau 2).

 

 


Si la présence d’entorses faciles, de pieds plats valgus est habituelle, moins connue est la fréquence élevée de troubles fibromyalgiques, de troubles de l’humeur et de symptômes de dysautonomie.

 

 

Figure 1. Hyperextension du coude.

L’hyperlaxité constitutionnelle

L’hyperlaxité constitutionnelle devrait en toute hypothèse faire le lit d’arthrose précoce, l’articulation hypermobile réunissant toutes les conditions d’une instabilité chronique, d’une mauvaise proprioception, d’une exposition excessivement répétée aux traumatismes articulaires. Mais la littérature est curieusement pauvre sur le sujet.
Les sujets hyperlaxes sont entraînés vers des activités professionnelles au cours desquelles l’hyperlaxité est une qualité naturellement exploitable nécessaire pour exceller dans telles ou telles disciplines : danseurs classiques, professeurs de gymnastique, gymnastes mais aussi musiciens professionnels qui vont utiliser au maximum l’hyperlaxité d’une articulation. Ainsi, dans une école de musique destinée à former des professionnels, 50 % des garçons et 80 % des filles sont hyperlaxes. Le pronostic articulaire de l’hypermobilité articulaire a été principalement étudié dans certains sous-groupes, dont les professeurs d’éducation physique, ayant > 10 ans d’exercice et < 45 ans, ils n’avaient pas plus de coarthrose (6 %) que la population témoin (3 %)5. Une même constatation est faite pour la gonarthrose dans ce groupe : 1,5 % chez les hypermobiles et 2 % chez les témoins. Lorsqu’on étudie plus précisément le sous-groupe des sujets présentant le score d’hypermobilité le plus élevé, aucune différence n’est retrouvée quant à la prévalence des arthroses des membres inférieurs.

 

Dans une école de musique destinée à former des professionnels, 50 % des garçons et 80 % des filles sont hyperlaxes.

 

 

  Figure 2. Paumes des mains à plat au sol sans fléchir les genoux.

Teitz et Kilcoyne6 ont étudié la prévalence de l’arthrose des membres au sein du corps du ballet de l’Opéra de Londres. Cette fois, la différence est plus nette quant à l’incidence de l’arthrose des membres rapportée à la durée de l’exposition professionnelle ; ainsi sur 56 articulations les danseurs étudiés ayant > 10 ans d’activité, 34 ont une arthrose des membres inférieurs alors que les jeunes 3/56 comparés à une population témoin.
La recherche d’arthrose liée à l’hypermobilité après 60 ans ne montre pas d’augmentation de prévalence de l’arthrose de genou chez les hypermobiles âgés en moyenne de 61 ans. Dans une population de
50 patients présentant une rhizarthrose, 17 ont un score de Beighton Ž 4 contre 9 dans une population n’ayant pas de score d’hypermobilité élevé3.
L’hyperlaxité focale des mains chez les musiciens (violonistes, flûtistes, etc.) n’apparaît pas comme un facteur d’arthrose digitale, voire constituerait un facteur de moindre morbidité douloureuse en comparaison avec des musiciens non laxes4.
Ces arguments, encore limités et disperses, confinés à l’étude de sous-groupes particuliers, ne permettent pas de faire un lien entre hypermobilité constitutionnelle et arthropathie précoce dans la population générale.
L’arthrose apparaît plus prévalente dans des groupes d’adultes exerçant une activité pour laquelle l’hypermobilité constitue un biais de présélection (danseurs), qui est ensuite utilisé de façon habituelle et répétitive. C’est dans ces sous-groupes présentant des scores d’hypermobilité élevée Ž 7/10 que le risque d’arthrose peut apparaître le plus fréquent.

 

La recherche d’arthrose liée à l’hypermobilité après 60 ans ne montre pas d’augmentation de prévalence.

 

 

  Figure 3. Opposition passive du pouce sur l’avant-bras.

Pathologies héréditaires

Dans le cas où l’hypermobilité généralisée fait partie d’une affection héréditaire tel le syndrome de Marfan, la maladie d’Ehler Danlos, les arthropathies précoces ne sont pas signalées comme particulièrement prévalentes. Dans une cohorte de sujets atteints de syndrome de Marfan observés dans une consultation multidisciplinaire sur près de 800 patients, d’âge moyen 42 ans, les symptômes habituels liés à l’hypermobilité sont les mêmes que ceux observés dans la présentation de l’hypermobilité constitutionnelle isolée, mais on ne retrouve pas de manifestations arthrosiques précoces aux mains ou aux membres inférieurs.

Conclusion

Dans l’état actuel des connaissances, sans aucune étude complémentaire, l’hyperlaxité constitutionnelle ne paraît être un facteur prédisposant majeur de l’arthrose des membres dans la population générale. Cependant, lorsque l’hyperlaxité est entretenue pour l’exercice d’une profession particulière -pour laquelle elle constitue un facteur de réussite et d’excellence- l’hyperlaxité devient un facteur favorisant d’arthrose via la répétition des traumatismes répétés, localisés. S’opposant à l’hyperlaxité focale acquise (épaule, genou) facteurs mieux étudiés et promoteur d’arthropathie précoce, l’hyperlaxité constitutionnelle commune ne ressort pas comme arthrogène. Lorsque l’hyperlaxité est entretenue pour l’exercice d’une profession particulière, elle devient un facteur favorisant d’arthrose via la répétition des traumatismes. Reste qu’il n’existe pas d’étude prospective en population, non restreinte à certains sous-groupes, qui permettrait de répondre définitivement au problème posé par la relation arthrose-hyperlaxité constitutionnelle.

Références


1. Beighton P, de Paepe A, danks D, Finidori G, Gedde-Dahl T, Goodman R, Hall JG, Hollister WD, Horton W, McKusick VA, et al. International Nosology of Heritable Disorders of Connective Tissue, Berlin ; Am J Med Genet 1986 ; 29 : 581-94.
2. De Paepe A, Devereux RB, Dietz HC, Hennekam RC et Pyeritz RE. Revised diagnostic criteria for the Marfan syndrome. Am J Med Genet 1996 ; 62 : 417-26.
3. Jonsson H, Valtysdottir ST, Kjartansson O et Brekkan A. Hypermobility associated with osteoarthritis of the thumb base: a clinical and radiological subset of hand osteoarthritis. Ann Rheum Dis1996 ; 55 : 540-3.
4. Kraus VB, Li YJ, Martin ER, Jordan JM, Renner JB, Doherty M, Wilson AG, Moskowitz R, Hochberg M, Loeser R, Hooper M et Sundseth S. Articular hypermobility syndrome in student and professional ballet dancers. J Rheumato 2004 ; 31 : 173-8.
5. Mc Cormack M, Briggs J, Hakim A et Grahame R. Joint laxity and the benign joint hypermobility syndrome in student and professional ballet dancers. J Rheumatol 2004 ; 31 : 173-8.
6. Teitz CC et Kilcoyne RF. Premature osteoarthrosis in professionnal dancers. Clin J Sport Med 1998 ; 8 : 255-9.

Copyright © LEN, Rhumatologie Pratique, Septembre 2006

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