Interview : « Une anosmie, totale, brutale, sans obstruction nasale est pathognomonique du Covid-19 »

Interview du Dr Alain Corré, ORL, Hôpital Fondation Adolphe de Rothschild

Le Docteur Alain Corré, Orl à l’Hôpital Fondation Adolphe de Rothschild et le Pr Dominique Salmon, infectiologue à l’hôtel Dieu de Paris ont lancé, en urgence, une étude pour déterminer si la multiplication de cas d’anosmie sans obstruction nasale et sans histoire de rhinite signalée par des ORL pouvait être en lien avec l’épidémie de Covid-19. Pour ces deux médecins, qui publieront leurs travaux dans les semaines à venir, l’heure n’est pas à la tergiversation : l’anosmie est un signe pathognomonique d’une infection par le SARS-CoV-2 et tous les professionnels de santé doivent être alertés dés maintenant, en particulier dans notre pays qui n’a pas (encore) opté pour un dépistage de masse.

JIM.fr : Comment s’est-on aperçu que le Covid-19 pouvait se compliquer d’une anosmie ?

Dr Alain Corré : Les ORL francophones ont un forum de discussion qui rassemble 4000 praticiens sur lequel des confrères ont fait état de cas curieux d’anosmies sans obstructions nasales et sans antécédents  de rhinites récentes.

Quelques heures après avoir pris connaissance de ce phénomène,  je consulte un patient, un interne en médecine générale qui souffre d’anosmie sans obstruction nasale. Ce jeune confrère a pour maître de stage un médecin généraliste qui connaît bien le Pr Dominique Salmon, infectiologue à l’Hôtel Dieu de Paris, établissement qui se charge du dépistage du SARS-CoV-2 chez les soignants. Ceci a permis à ce patient de bénéficier rapidement d’un test par PCR. Celui-ci s’est révélé positif. Le Pr Salmon qui ne connaissait pas ce signe de la maladie m’a contacté pour en savoir plus. Je lui ai alors rapporté les cas évoqués par mes confrères. Nous avons alors eu l’intuition qu’anosmie et Covid-19 étaient liés et nous avons décidé de monter une étude. Le soir même nous avons lancé l’alerte sur le même forum, ce qui nous a permis de rassembler et tester rapidement 40 patients présentant cette forme d’anosmie ! Ils se sont tous révélés Covid +, à  la marge d’erreur des tests PCR par écouvillonnage naso-pharyngé (environ 30 % de faux négatifs).

L’étude qui tend à prouver le lien entre anosmie et Covid est prête, mais n’a bien sûr n’a pas encore été publiée ! Mais nous avons déjà prévenu le 15 et la Direction Générale de la Santé qui partagent nos conclusions.

JIM.fr : Est-ce une anosmie isolée ou associée à une agueusie ?

Dr Alain Corré : Au départ, nous n’étions pas sûrs et nous craignions qu’il s’agisse d’une anosmie associée à une agueusie liée à une atteinte du système nerveux central. Mais on s’est aperçu qu’il s’agissait bien d’une anosmie isolée. Pour s’en convaincre, il faut toujours demander aux patient s’ils parviennent à distinguer sucré et salé, acide et amer. Ce qui n’est pas toujours facile ! Je rappelle en effet que 90 % de ce que l’on ressent lorsque l’on mange, ce qu’on appelle la flaveur, est influencé par l’odorat.

JIM.fr : Les médecins Chinois ont-ils évoqué le risque d’anosmie dans le Covid ?

Dr Alain Corré : Les collègues Chinois ou encore les Iraniens évoquent l’anosmie dans des études épidémiologiques descriptives.  Aucun de ces travaux n’a mis en avant le fait qu’une perte d’odorat pouvait être le seul symptôme d’une infection par le SARS-CoV-2.

Pour l’instant ce n’est qu’une intuition, mais il semblerait qu’il y ait plus de ce type de cas en Europe, sans que l’on sache bien pourquoi.

Une anosmie probablement causée par une réaction inflammatoire locale

L’hypothèse actuelle est que la souche qui circule majoritairement en Europe ait un neurotropisme supérieur à la souche qui circule en Chine. Notre hypothèse est donc que « notre » souche de SARS-CoV-2 provoque une réaction inflammatoire locale en attaquant l’épithélium olfactif, en raison de son tropisme pour les structures nerveuses. Ce mécanisme serait confirmé par le fait que nous avons beaucoup de ces patients souffrant d’anosmie qui récupèrent l’odorat en 5 à 10 jours (ce qui n’est pas en faveur d’une atteinte du système nerveux central). Mais restons prudent,  nous avons des malades qui n’ont pas récupéré leur odorat et notre recul est très faible, à peine 12 jours.

JIM.fr : Peut-on parler d’un signe pathognomonique ?

Dr Alain Corré : C’est ce que nous disons désormais et c’est absolument fondamental pour un pays qui ne pratique pas le dépistage de masse. A ma connaissance, le SARS-CoV-2 est le seul agent pathogène qui provoque une anosmie, totale, brutale, sans obstruction nasale. Je dirais même que les patients qui présentent ce signe n’ont pas à faire de test, ils sont Covid +.  D’autant que je rappelle encore une fois que les tests par PCR dont nous disposons actuellement donnent de nombreux faux négatifs. Tester un patient qui présente une anosmie pathognomonique du Covid-19, s’il se révèle négatif en raison de la mauvaise sensibilité du test, cela serait l’amener à ne pas pendre de précaution et à contaminer d’autres personnes.

JIM.fr : Ce signe est-il prédictif de l’évolution de la maladie ?

Dr Alain Corré : Aujourd’hui c’est impossible à dire. Nous n’avons ni assez de cas, ni assez de recul.

Beaucoup de patients hospitalisés pour Covid présentent une anosmie

Dans notre étude, les patients n’ont pas présenté de formes sévères, mais c’est évidement biaisé et il faudrait des études de plus grande ampleur pour savoir qu’elle est l’évolution des sujets présentant une anosmie. Je souligne à ce sujet qu’après enquête il y a de nombreux cas hospitalisés qui sont anosmiques. Je rajoute également que cette anosmie apparait souvent quelques jours après un syndrome grippal. Mais, quoiqu’il en soit,  que cette forme d’anosmie apparaisse seule, avant ou après d’autres signes cliniques, il s’agit toujours d’un signe pathognomonique.

JIM.fr : Un scanner des sinus vous parait-il nécessaire ?

Dr Alain Corré : En dehors de travaux de recherche, c’est totalement inutile ! Surtout en ce moment, alors que les patients qui présentent ce symptôme devraient absolument rester confinés chez eux, voir dans leur chambre lorsqu’ils vivent en famille.

JIM.fr : Quel est, selon vous, le traitement symptomatique de l’anosmie du Covid-19 ?

Dr Alain Corré : Je vais faire simple. On ne sait pas ce qu’il faut donner, mais on sait ce qu’il ne faut pas donner. Surtout, pas de corticoïdes ni oraux, ni locaux qui peuvent aggraver certains malades.  Et surtout pas de lavage de nez qui va faire tousser et éternuer le patient et probablement infecter les surfaces de sa salle de bains et contaminer toute sa famille !

Interview réalisée le 25 mars 2020 par Frédéric Haroche

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Vos réactions (5)

  • Anosmie signe pathognomonique : confirmation

    Le 25 mars 2020

    Parfaitement.
    Tous ceux qui ont eu ce signe et que j’ai testé ont le covid19. Les autres signes sont d’ailleurs très mineurs. Rhinite petite toux etc.

    Question. Pour quelle raison les chinois ne l’ont pas décrit sauf méconnaissance de ma part

    Dr Frederic Langinier (MG)

  • Neurotropisme et labyrinthe... (auto observation)

    Le 25 mars 2020

    30 % de faux-négatifs pour le test par PCR... heureusement que cela n’a pas été donné dans la grande presse pour ne pas encore augmenter l’angoisse des patients. Il faut dire que tout écouvillonnage non dirigé par la vision sur un amas de sécrétions, ne peut avoir qu’un résultat aléatoire, parole d’ORL !

    En tant qu’ORL et malade du CoVid-19 en fin de deuxième semaine d’évolution, je retiens surtout le neurotropisme du SARS-CoV-2 qui peut expliquer les sensations ébrieuses, sans nausées franches que je présente depuis le début de l’épisode de forme ORL, et de gravité modérée. Comme les autres symptômes que je présente (fièvre, céphalées et toux sèche) ces sensations ébrieuses sont variables dans le temps, d’évolution ondulante.

    Seule l’asthénie a un caractère assez constant. Un jour vous avez la fièvre et de la toux, mais le lendemain ce sont les sensations d’instabilité qui prennent le devant, pour la journée entière . Du fait de la variabilité je n’avais pas essayé l’Acétylleucine, mais je vais être contraint de le faire en cas de persistance !
    Bon courage à tous : patients, soignants, et aussi comme patient-professionnel de santé…

    Dr Bernard Dumas

  • Doute

    Le 25 mars 2020

    Si ce symptôme est pathognomonique, alors j'ai contracté le covid 19 il y a 10 ans.

    Dr Kaufmant

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