Invisibles et intouchables

Paris, le samedi 20 décembre 2014 – L’art se faufile dans les interstices de l’invisible. Déloge ce qui demeure caché à la face du monde, pour en faire son thème, son obsession, sa chanson. La surdité est ainsi souvent présentée comme un handicap invisible. Et c’est peut-être parfois ce qui fait souffrir Paula, 16 ans, l’héroïne de « La famille Bélier », film attendu comme la comédie française à succès de cette fin d’année. Difficile de faire comprendre à ses camarades pourquoi son père utilise son klaxon sans arrêt pour lui signifier qu’il est là, puisque sa surdité ne se voit pas, pas évident d’expliquer aux clients de sa mère que cette dernière ne peut que se contenter de sourire aux questions qu’elle n’entend pas. Et ce qui reste invisible pour ses parents, interprétés avec drôlerie par Karin Viard et François Damiens, c’est le talent de leur fille. Elle est en effet douée d’une voix prodigieuse qui va la conduire à voler de ses propres ailes et à quitter cette famille dont elle a toujours été la parole et le fil. Le tout donne une comédie joyeuse et tendre, qui en dépit de ses clichés, saura en effet probablement s’imposer au box office (à la manière du film « Intouchables » prophétisent même certains), grâce notamment à quelques scènes d’anthologie comme la visite des parents sourds à un médecin nécessitant que leur fille traduise et évoque les problèmes de sexualité de ces derniers ou encore l’évocation des menstruations de l’adolescente par une mère qui peine à se faire comprendre.

Fil rouge

Comment dire l’invisible en langage des signes, comment lorsqu’on ne peut montrer évoquer quelque chose qui dans le monde de la parole ne se dit pas plus, est un profond tabou. Ce tabou, cette honte éternelle, est l’objet de l’exposition de la photographe Marianne Rosentiehl au Petit espace de Paris. Dans cette galerie, cette artiste, plus connue pour ses portraits, a voulu explorer ce qui ne se montre jamais, ce qui demeure résolument invisible et qui fait souvent des femmes des intouchables. Le sang n’est cependant pas présent dans ces clichés poétiques et évocateurs : on y voit une jeune fille dans la salle d’attente d’un gynécologue avant de recevoir les premières explications sur le fonctionnement des cycles menstruels, une illustration d’une étrange légende angevine qui voulait que les femmes pendant leurs règles se devaient de traverser les champs pour tuer les insectes ou encore un grand portrait d’une somptueuse femme rousse rappelant que pendant des siècles cette couleur de cheveux était associée à l’idée que leurs mères aient conçu l’enfant ainsi né alors qu’elles étaient indisposées. « A l’origine, il avait une interrogation, celle que j’avais depuis mon adolescence à propos de l’invisibilité du sang féminin » souligne Marianne Rosentiehl qui à travers ses clichés se défend de tout militantisme mais préfère plutôt s’enorgueillir de la force révélatrice de l’art.

Le fil de la vie

Si le fil rouge de l’exposition de Marianne Rosentiehl est ce sang que beaucoup considèrent comme impur mais dont certains rappellent qu’il est le signe de la possibilité de faire naître la vie, celui du livre de photographies de Karine Nicolleau et Géraldine Pinson est tout simplement la vie. La vie invisible qui éclaire pourtant le sourire des personnes atteintes de handicaps, notamment mentaux. La joie toujours absente des discours les concernant, leur plaisir de s’habiller, de rire, de faire le spectacle. Les photographies prises par Karine Nicolleau au sein des foyers de l’Adapei, le Logis et La Poterie, ont été présentées la semaine dernière à l’Elysée à l’occasion de la conférence du handicap, en présence du Président de la République. Les deux jeunes femmes ont également pu dévoiler le livre tiré de cette exposition, série de clichés animés et colorés, qui comme son intitulé l’indique rappelle que même dans le handicap, « Yadla’vie ».

Une interprétation sur le fil

S’il est si essentiel pour l’art de le montrer, de l’exposer c’est que l’invisible s’éteint, s’égare dans les mémoires. Tout comme l’oubli lui-même, le premier des monstres invisibles. Ce monstre accapare l’esprit de Gong Li, qui incarne l’héroïne du film « Coming Home » de Zhang Yimou. Elle l’empêche de voir et de toucher l’homme qu’elle aime, prisonnier politique pendant de longues années, dont elle a toujours attendu le retour et qui désormais délivré est invisible à ses yeux de femme atteinte de lourds troubles de la mémoire. L’interprétation invisible, imperceptible de Gong Li, qui a étudié pour ce faire les gestes et les attitudes de personnes malades, est parfaite. Faisant d’elle une actrice intouchable.

 

Cinéma :
« La famille Bélier », d’Eric Lartigau, sortie le 17 décembre, 1h45
« Coming Home », de Zhang Yimou, sortie le 17 décembre, 1h49

Exposition: « The Curse », photographies de Marianne Rosenthiehl, jusqu’au mardi 24 décembre, « Le petit espace de Paris », 15, rue Bouchardon, 75010 Paris

Livre : « Toc Toc ? Yadla’vie sans le handicap : », livre disponible sur demande auprès de l’association, yadlavie@orange.fr, 16 euros

Aurélie Haroche

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