L'affaire Rosenblatt

Paris, le samedi 11 mars 2017 – Sommes-nous tous des paumés ? Des inadaptés ? En décalage avec ce monde qui passe et nous dépasse ? Sans doute un peu mais certains plus que d’autres. C’est le cas de la tribu Rosenblatt. Mais à la différence d’autres dans leur situation,  ils ont une parfaite lucidité sur leur marginalité, leur fragilité. « Nous étions juifs au milieu de la plus forte concentration de protestants évangélistes du pays, athées dans un Etat qui comptait les plus grandes assemblées de bigots pratiquants de toute l’Union ; Russes d’origine (…) à une époque où on se préparait activement à vitrifier les Ruskoffs ; nous étions affiliés à un tas de trucs des droits civiques, dans une région où on pendait encore les nègres aux arbres quand l’occasion se présentait ; gauchistes dix ans seulement après que l’on avait fait griller Julius et Ethel Rosenberg sur la chaise (…) ; enfin, le plus grave, nous étions complètement à sec dans un coin de terre qui pataugeait dans le pétrole » résume Elias, le narrateur de l’Affaire Rosenblatt.

Poésie du désespoir

Le diagnostic pourrait cependant ne pas être totalement parfait. Tout au long des pages, on découvre que les vrais décalages de cette famille sont ailleurs : dans l’ironie glaçante qu’ils font glisser sur toute chose (et qui les empêche d’admirer dans un pays où l’enthousiasme est une vertu nationale), dans cette façon si particulière de s’aimer en s’envoyant des invectives constantes à la figure (ce qui n’empêche pas de sillonner le pays à la recherche de l’être aimé) et dans cette manière de se lier à plus paumés qu’eux (ce qui n’empêche pas de formidables surprises).

Mais la famille Rosenblatt développe ses armes pour faire face à ce monde. Nathan le petit génie, frère d’Elias, a acquis un savoir aussi pharaonique qu’insupportable sur toutes choses et notamment sur l’histoire des Etats-Unis. Rose, la mère, est une maniaque démoniaque, à l’affut de la moindre bactérie, prête à dégainer ses produits magiques dans toute occasion (même lorsqu’il s’agit d’acheter des pastèques à des paysans mexicains sur le bord de la route). Le grand-père Irving, président du Centre de contrôle des maladies, affiche une bienveillance (légèrement supérieure) à tous (qui va jusqu’à le conduire à imaginer de proposer une petite leçon sur les mystères de l’intestin aux agents du FBI qui débarquent pour l’arrêter). Et Elias a les mots. La poésie.

Dans la lignée de certains auteurs américains contemporains, cette poésie affleure derrière le burlesque, n’apparaissant que par petites touches dans les premières pages, avant de s’imposer plus certainement avec l’évocation de la mort ou de l’hérédité.

Rire pour tout espoir

Bien sûr ces armes sont impuissantes face au chaos du monde. Malgré son cerveau supersonique, Nathan ne décrypte pas à temps le message aperçu sur le livre d’un ami de la famille, un certain Lee Oswald. La bataille homérique de la mère contre les bactéries est un rempart impuissant face à la douleur d’avoir perdu un petit garçon d’une méningite foudroyante. Et la poésie d’Elias ne l’empêche pas d’être assailli pas des idées provocantes dès que sa famille se retrouve embarquée dans une nouvelle mésaventure. Mais il y a le rire, l’ironie. Une arme sans pareil.

Elle offre dans ce second roman de Joël Haroche des scènes drolatiques, telle l’entrevue de Nathan avec le docteur Sapirstein, un certain 22 novembre 1963, à Dallas. Face aux obscénités régulièrement lancées par le petit garçon, le docte psychiatre pose le diagnostic (farfelu) de syndrome de Gilles de la Tourette et suggère une cingulotomie. Mais cette intervention que refuse la mère va bientôt être pulvérisée par la force de l’histoire.


Joël Haroche, L’affaire Rosenblatt, Grasset, 188 pages, 17 euros

Aurélie Haroche (victime pour la deuxième fois du syndrome de népotisme inversé)

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