L'homme de la semaine : Une saison en autisme

Paris, le samedi 26 octobre 2013 – En exergue de ses pages, une « contemplation ».  « Seulement n’oubliez pas ceci : il faut que le songeur soit plus fort que le songe. Autrement danger ». Les lignes d’un poète dont le nom est le prénom qu’il a choisi. Pas un nom de scène bien qu’il soit comédien. Un nom pour vivre, un nom pour asseoir son empire, construire son « royaume », écrit-il. Cette édification est le fruit d’une véritable bataille. Une bataille quotidienne, rude, âpre sur le petit garçon qu’il fut et qui aurait dû s’appeler Julien. 

Le petit prince devenu empereur

Avant qu’Hugo Horiot ne le devienne à son tour, sous sa propre plume, Julien fut lui aussi un héros de récit, un héros de plume. Le livre d’Hugo aurait d’ailleurs pu s’appeler « Le prince cannibale c’est moi », plutôt que « L’empereur c’est moi ». Le titre aurait alors fait référence au beau livre de Françoise Lefèvre, paru en 1990 et qui fut à l’époque très remarqué. Si depuis les témoignages de parents d’enfants souffrant d’autisme ont été très nombreux, rares étaient ceux, il y a vingt ans, qui avaient osé prendre ainsi la parole, raconter l’errance de cette vie avec un petit garçon qui refuse tout lien avec le monde, un « prince cannibale » ou plutôt autophage. Mais ce n’était surtout pas un cri de souffrance que ce « Petit prince cannibale » mais ici aussi, ici déjà, une déclaration de guerre. Le long récit de la bataille contre l’isolement, le gouffre qui absorbait l’esprit de Julien, l’abîme des songes. « Pas une seconde je ne te lâcherai la main » écrivait celle qui, alors que ce n’était pas encore la mode, refusa l’empire de la psychanalyse et à force de stimulations, multiples, forcenées, diverses, ranima ce petit garçon, l’envoya dans la vie, l’envoya dans le monde, et d’abord à l’école.

De Julien à Hugo

Après avoir découvert Julien, Julien qui deviendra Hugo, de l’extérieur, à travers les yeux de sa mère, nous l’apprivoisons de l’intérieur. « L’empereur c’est moi », récit à couteau tiré signé par Hugo Horiot, aujourd’hui séduisant comédien, est une plongée, en apnée au cœur de l’autisme. La maladie (même si elle n’est jamais nommée) est racontée de son épicentre. L’enfant autiste qui crie paraît un mur insondable, une citadelle à jamais incompréhensible. Le cri d’Henri lorsque chantaient les tourterelles était, nous révèle-t-il, une plainte douloureuse, le rêve de partager la liberté des animaux. « Je rêvais d’être un oiseau ou un dragon. Mon corps était une prison. Je n’avais pas d’ailes, ni de pieds palmés ». L’enfant autiste qui tourne et retourne et retourne sur lui-même ou qui fixe à jamais un objet circulaire est une énigme aliénante, désespérante pour celui qui l’aime et le regarde. Le mystère n’est autre que la recherche du mouvement originel, du bruit de la Terre, de la rotation du monde. Henri Horiot raconte l’enfant avide de retrouver un « royaume perdu », le ventre de sa mère, le chaud de la Terre, tout mais pas ce monde.

Pourtant, il y a une voix qui va créer entre le vide et lui, un chemin, une échappée : celle de sa mère. Il accepte alors de commencer à lui parler, mais ses mots ne sont qu’à elle destinés. A elle, il lui raconte le « royaume perdu » qu’il recherche, cet autre lieu peuplé de songes. « Quand je rêve, je bloque une image et j’entre dans mon rêve, alors je suis libre ». A force de patience pourtant, la mère parvient à le décider que le reste du monde pourrait bien ne pas être la trahison qu’il redoute. « Vers six ans, je me suis dit que si ma mère, la personne qui m’aimait le plus, se donnait tant de mal pour que j’accepte de vivre dans ce monde, ce serait peut-être bien que je le fasse ». Cette décision sera marquée symboliquement par l’abandon du prénom Julien pour celui d’Hugo. Viendra alors le temps de la scolarisation, forcément difficile. Mais chaque étape permet à Hugo de gagner son « empire » sur Julien, jusqu’à la victoire décisive, amenée sans doute par le théâtre.

Polémique et vision parcellaire de l’autisme

Cette très étonnante plongée en autisme vient de recevoir par le Leem le prix « Paroles de patients » qui depuis six ans récompense les témoignages littéraires les plus marquants sur la vie d’un malade. Le jury n’a pas hésité à récompenser cette très belle œuvre littéraire en dépit de la polémique actuelle autour de la prise en charge des patients souffrant d’autisme, polémique que le récit d’Hugo Horiot n’évoque pas directement, sans lui être totalement étranger. En effet, même si le comédien refuse d’être présenté comme le « fer de lance » de la lutte contre la psychanalyse, ses descriptions des séances avec les pédopsychiatres ne laissent aucun doute sur son appréciation du problème posé. Par ailleurs, Hugo Horiot n’a pas hésité à prendre la plume pour adresser au professeur Délion, qui défend la méthode du packing, une lettre au vitriol qui exprime très clairement son rejet de la psychanalyse. Par ailleurs en décernant son prix à Hugo Horiot, le jury du Leem conforte une vision parcellaire de l’autisme qui occupe probablement une trop large place dans les médias. L’autisme est en effet trop souvent présenté à travers le prisme du syndrome d’Asperger (dont a probablement souffert Hugo), forme d'autisme qui ne concerne qu’une minorité de patients.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Les TSA ne se résument pas au syndrome d' Asperger

    Le 27 octobre 2013

    Merci Mme Haroche d'attirer l'attention sur le fait que les TSA sont présentés de façon biaisée sous la forme du seul Syndrome d Asperger. Cette confusion fait des ravages, car la variété extrême des TSA, sur laquelle insiste le DSM V, ne s'accommode pas des prises de positions "anti" ou "pro" simplistes... On oublie que les TSA comportent des autismes déficitaires (type Kanner), des troubles désintégratifs (qui sont en fait nos psychoses infantiles), des autismes atypiques... Si la cure psychanalytique des patients autistes a eu des défenseurs, il faut bien en rappeler l'essence pédagogique, et l'extrême différence de ces démarches avec les psychanalyses freudiennes. Quant au Packing, il ne s'agit pas d'une technique psychanalytique, mais d'un soin qui a révélé son efficacité dans les situations dramatiques d'automutilation, d'agitation extrême, d'hétéro-agressivité majeure, que l'on rencontre très souvent dans les troubles désintégratifs, surtout à l'adolescence et à l'âge adulte. L'impossibilité d'utiliser le Packing entraine le recours massif aux neuroleptiques dont il faut donner des doses très importantes pour tenter de réduire, imparfaitement d'ailleurs, les symptômes sévères évoqués. Faut-il rappeler que Schopler proposait son programme TEACCH aux autismes de niveau pré-scolaire normal ... que Lovaas propose ABA pour les "High fonctionning autisme" ... et que la plupart des TSA n'en sont pas ! Enfin en rejetant toute référence à la "psychanalyse", on jette tout ce que les chercheurs anglais, en particulier, ont apporté comme modèles de compréhension des difficultés spécifiques des TSA : cela s'appelle la psycho-pathologie et est indispensable pour aider les équipes et les familles à " comprendre" les conduites parfois étranges des personnes atteintes de TSA , et ainsi à les mieux accepter, avec leur particularités, dans le respect d' une démarche inclusive que recommande l'OMS !

    Docteur Philippe Gabbai, neuro-psychiatre

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