La Covid noyée dans l’alcool ou le bindge drinking du confinement

Depuis le début de l’épidémie de Covid-19 aux États-Unis, la consommation d'alcool a considérablement augmenté, allant jusqu'à 25 % sur de petits échantillons. Les ventes hebdomadaires d'alcool ont également augmenté jusqu'à 400 % sur plusieurs semaines. Une récente enquête a montré que la consommation d'alcool concerne non seulement l'ensemble de la population nationale mais aussi les femmes jeunes, la population noire et les ménages avec enfants. Cette augmentation de la consommation d’alcool à court terme pourrait se prolonger sur le long terme avec d’importantes conséquences hépatiques.

Jovan Julien et ses collègues du Georgia Institute of Technology à Atlanta ont étendu un modèle de micro simulation précédemment validé pour estimer l'effet, à court et à long terme, de cette augmentation de la consommation d'alcool pendant la pandémie actuelle chez les individus américains nés entre 1920 et 2012. Les données de base, qui ont alimenté leur modèle, sont issues d'une enquête nationale menée auprès d'adultes américains sur leurs habitudes de consommation d'alcool de février à novembre 2020. Ces résultats ont été comparés avec un scénario où aucun cas de Covid-19 ne se produit et les habitudes de consommation ne changent pas.

Le taux de consommation excessive d'alcool s’est accru de 21 % pendant la pandémie. Une augmentation sur un an de la consommation d'alcool pendant la pandémie de Covid-19 est susceptible de provoquer 8 000 décès supplémentaires liés à la maladie alcoolique hépatique, 18 700 cas de cirrhose décompensée, 1 000 cas de carcinome hépatocellulaire et la perte de 8,9 millions de QUALY (année de vie pondérée par la qualité) entre 2020 et 2040. Les changements de consommation d'alcool dus à la pandémie actuelle entraîneront 100 décès supplémentaires et 2 800 cas supplémentaires de cirrhose décompensée entre 2020 et 2023. Une morbidité et une mortalité supplémentaires sont attendues avec une augmentation soutenue de la consommation d'alcool pendant plus d'un an.

Des conséquences à long terme

D’importants changements de société expliquent probablement la « sur » consommation d'alcool associée à la pandémie de Covid-19. Ce travail pointe les nombreuses évolutions du comportement individuel qui ont des implications à court et à long terme pour la santé des individus, des familles et des communautés américaines. Selon une autre enquête menée auprès de 1 982 adultes âgés en moyenne de 42 ans durant la période mars-avril 2020, la prévalence d’une consommation excessive d'alcool chez les adultes a augmenté de manière dose-dépendante avec le temps passé à la maison. De plus, l’incidence des épisodes de binge drinking s’est accrue de 19 % par semaine supplémentaire de confinement. Ceci expliquerait que, durant les confinements successifs, les files d'attente étaient bien plus longues dans les magasins d'alcool que dans les épiceries.

5,5 millions de Français ont augmenté leur consommation d’alcool

Peut-on extrapoler ces résultats à notre hexagone ? L’enquête Coviprev réalisée, durant le confinement du printemps 2020 par Santé Publique France et BVA a permis de suivre l’évolution des comportements et de la santé mentale pendant l'épidémie de Covid-19 : elle a curieusement montré une diminution de la consommation d’alcool chez un quart des 1 344 buveurs d’alcool interrogés et une augmentation dans seulement 11 % des cas. Les enquêtes françaises officielles et répétées sur échantillons indépendants, les questionnaires auto-administrés à remplir en ligne et l’échantillonnage par quotas sont donc clairement insuffisants pour aborder le problème de l’alcoolisme dans notre pays. En effet, selon une enquête professionnelle Odoxa-GAE Conseil (cabinet spécialiste de la prévention des conduites addictives en milieux professionnels) datant d’avril 2020, 5.5 millions de Français ont bien augmenté leur consommation d’alcool durant le premier confinement avec les mêmes conséquences prévisibles sur leur foie.

Il faut donc rapidement développer de nouvelles stratégies d'intervention et de prévention pour la santé mentale des personnes isolées et/ou déprimées.

L'augmentation du temps passé à la maison est un facteur de stress qui affecte la consommation d'alcool et la pandémie de Covid-19 a probablement exacerbé ce stress avec le manque de routine, d’activité et l’ennui. Si la prise en charge individuelle est importante, les politiques qui réduisent l'accès à l'alcool ou influencent la demande par le biais d'un prix unitaire minimum, peuvent également être des outils efficaces. En Écosse, un prix unitaire minimum de 50 pence a ainsi entraîné une baisse substantielle de la consommation d'alcool, principalement par les plus gros buveurs.

En conclusion, l'augmentation à court terme de la consommation d'alcool pendant la pandémie de Covid-19 devrait accroître considérablement, à long terme, la morbidité et la mortalité associées aux maladies du foie liées à l'alcool. En marge des facteurs économiques et purement sanitaires, l’impact du premier confinement sur la consommation d’alcool à la maison et la santé mentale de nos concitoyens doit faire réfléchir les politiciens sur son indication judicieuse dans le contexte pandémique actuel.

Dr Sylvain Beorchia

Référence
Julien J, Ayer T, Tapper EB et coll. : Effect of Increased Alcohol Consumption During COVID-19 Pandemic on Alcohol-related Liver Disease: A Modeling Study. Hepatology 2021; publication avancée en ligne le 8 décembre. doi.org/10.1002/hep.32272

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