La légende de Wang-Hu

Paris, le samedi 6 juillet 2019 – Longtemps, la lune a été le destinataire de toutes les rêveries amoureuses et scientifiques. Elle apparaissait comme un fantasme, un symbole des conquêtes irréalisables et du pouvoir absolu de notre esprit. Dans un premier texte que nous avons publié début juillet, pour précéder les célébrations du cinquantième anniversaire de l’homme sur la lune, le psychiatre Alain Cohen était longuement revenu sur la fascination exercée depuis toujours par l’astre. Nous avions ainsi parcouru les siècles jusqu’à atteindre le seuil du vingtième, qui devait être le théâtre de tous les bouleversements.

Dans le second volet de cette saga lunaire, Alain Cohen après quelques nouvelles incursions du côté des légendes nous décrit l’épopée du défi lunaire et décrypte les mécanismes de l’incroyable et tout à la fois du désenchantement quand le mythe se transforme en réalité un soir de juillet sur les écrans du monde entier.

Avant le temps des incrédules que nous évoquerons la semaine prochain

                             

Par le docteur Alain Cohen

« Il n’est pas étonnant que le lancement d’une fusée éveille si profondément l’émotion humaine. Le vaisseau s’élevant vers l’espace en appelle plus aux instincts qu’à la raison. Il ne franchit pas seulement le gouffre séparant la Terre de la Lune, mais aussi l’abîme entre le cœur et le cerveau. » (Arthur C. Clarke)

Dans l’Antiquité‚ les Chinois pensaient descendre d’aïeux venus de la Lune. Au 13ème siècle (ou avant J.C, selon d’autres sources), cette filiation lunaire pousse Wang-Hu, un valeureux Fils du Céleste Empire, à tenter l’ascension vers l’astre des nuits, en montant sur un cerf-volant propulsé par 47 fusées auxquelles il fait mettre le feu... devenant aussitôt la première victime de la "préhistoire" de l’astronautique ! Légende ou réalité‚ cette histoire montre que l’homme a toujours rêvé de se rendre auprès de sa vieille amie la Lune...

Les Grecs voyaient en Séléné (déesse lunaire encore appelée Phébé-Artémis) une assonance avec Hélène, la femme grecque par excellence. Ils croyaient qu’Alexandre le Grand avait touché la Lune, porté par un aigle. En 1969, Eagle (l’aigle) sera le nom emblématique donné par l’équipage d’Apollo 11 à son module lunaire, le dieu tutélaire Apollon étant lui-même frère jumeau de Phébé. Pour la tradition judéo-chrétienne, la Lune est une « Jérusalem céleste » vers laquelle le prophète Elie s’élève dans un « chariot de feu », étrange prémonition du torrent de flammes craché par les tuyères des fusées. Et en 1657, dans son Histoire comique des États et Empires de la Lune et du Soleil, entre autres moyens fantaisistes pour atteindre la Lune (fioles de rosée, moelle de bœuf, ressorts, grandes ailes...), Cyrano de Bergerac envisage « une quantité de fusées volantes », en écho à l’intrépide mandarin Wang-Hu. Qui eût dit que l’imagination de Cyrano avait conçu le bon moyen pour aller un jour sur la Lune ?...

Les armes secrètes

Essuyant le feu de la guerre le 7 Septembre 1944, les habitants de Maisons-Alfort ignorent qu’ils sont victimes des balbutiements tragiques de la course à la Lune. Ce jour-là, Hitler pointe sur Paris le premier V2, sa plus redoutable "arme secrète". Ancêtre des missiles actuels, il doit sa terrible efficacité à l’équipe du général Walter Dornberger et de son ami, l’ingénieur Wernher von Braun... Dès l’âge de 17 ans, passionné par l’astronautique (alors chimérique), Von Braun (1912-1977) s’adonne au bricolage sur des fusées et adhère à une « Association pour les voyages dans l’espace », animée par le pionnier allemand en la matière, Hermann Oberth (pris en 1929 comme conseiller technique par le cinéaste Fritz Lang pour son film La femme sur la Lune). Durant la Seconde Guerre mondiale, Von Braun dirige avec Dornberger une équipe de 6000 personnes (dont 2000 scientifiques de haut niveau) au centre ultra-secret de Peenemünde, sur la mer Baltique. Répliques allemandes au débarquement des Alliés en Normandie, V1 et V2 (abréviation de Vergeltungswaffe, arme de représailles) font de juin 1944 à février 1945 (où Von Braun évacue Peenemünde) environ 9000 morts et 23000 blessés, surtout britanniques, d’où ce trait caustique d’un commentateur : « En visant les astres, cet homme a touché Londres. ». Paradoxe : artisan des armes secrètes, Von Braun lui-même est inquiété par la Gestapo pour avoir déclaré « ces V2 sont des fusées qu’on ne tire pas sur la bonne planète ! » À la fin du Troisième Reich, les experts allemands des fusées sont "récupérés" par les vainqueurs, américains et soviétiques (et une minorité par la France, ce qui lui vaut de devenir plus tard la troisième puissance spatiale). Wernher von Braun est accueilli par les Américains mais, pendant une douzaine d’années, il ne reçoit ni les moyens ni les responsabilités pour entreprendre son grand projet nourri avant la guerre : le débarquement de l’homme sur la Lune. En attendant son heure, il publie en 1950 un livre de visionnaire : Das Marsprojeckt (Objectif Mars). En octobre 1957, l’histoire du monde bascule au son d’un bip-bip venu de l’espace : Spoutnik 1 est ressenti par les États-Unis comme un affront et un « Pearl Harbor technologique ». Paradoxalement, c’est grâce à un retard dans un autre domaine que les Soviétiques inaugurent « l’âge spatial » en devançant les Américains. En effet, comme dans Les cinq cent millions de la Bégum (où Jules Verne prévoit aussi maintes innovations médicales : éradication des maladies infectieuses, enquêtes épidémiologiques de type Framingham, essor des activités extra-hospitalières...), le satellite artificiel naît du recyclage pacifique d’une technologie martiale : en l’occurrence, des puissants missiles. Or, vers 1957, les ogives nucléaires des missiles russes sont plus lourdes, à pouvoir destructeur égal, que leurs homologues occidentales. Aussi faut-il impérativement à l’URSS des missiles plus puissants comme vecteurs intercontinentaux de ces énormes charges, quand les USA se contentent de fusées de moindre poussée, puisque leurs armes nucléaires sont relativement miniaturisées. Atterrés par cette avance des Soviétiques, les États-Unis donnent enfin carte blanche à Von Braun, deus ex machina de l’astronautique.

Le défi lunaire

Le résultat ne se fait pas attendre. Alors que les premiers essais pour mettre en orbite les "pamplemousses" (projet Vanguard) se soldent par des échecs ridiculisant l’Amérique, et qu’un sénateur américain (confondant balistique et astronautique, donc DCA et guerre des étoiles) s’écrie : « Tirons vite sur ce Spoutnik avant d’être bombardés par lui ! », Von Braun lance avec succès le premier satellite américain Explorer 1 qui permet aux USA, le 31 janvier 1958, d’aborder l’ère spatiale par la découverte des ceintures de radiations de Van Allen et de s’aligner dans la course à la Lune. Un formidable défi que se lancent les Deux Grands, comme point culminant de la guerre froide. Un exutoire pacifique, sorte de traitement hypotenseur des tensions internationales très inquiétantes pour la planète : crise de Cuba, mur de Berlin, guerre du Vietnam... Une compétition épique où l’URSS accumule longtemps les grandes premières spatiales : premier satellite, première chienne dans l’espace, première planète artificielle, premier impact sur la Lune, première photographie de sa face cachée, premier cosmonaute, premier alunissage en douceur d’une sonde automatique, premier méta-satellite (Luna 10, en 1966 : satellite artificiel d’un satellite naturel, la Lune)... Une folle entreprise à la fois technique, économique, politique, médiatique, culturelle... Pari extravagant qui mobilise de part et d’autre des centaines de milliers de personnes, et des milliards de dollars ou de roubles !

Pour son programme lunaire, la NASA dispose d’un budget cent fois plus élevé que Peenemünde, vingt ans auparavant. Durant dix ans, enviant l’avance technologique des Deux Grands, le monde s’interroge : USA ou URSS, quel pays arrivera le premier sur la Lune ? Dès 1959, pour stimuler la politique lunaire des dirigeants américains, Von Braun déclare : « Je crains de devoir passer la douane russe quand nous atteindrons enfin la Lune ! » Il galvanise l’opinion de son pays d’adoption où le Président Kennedy compare l’espace à « un nouvel Océan où les États-Unis se doivent de naviguer. » Le 25 mai 1961, quand Youri Gagarine, pilote soviétique de 27 ans, vient de ravir aux USA le privilège de la « défloration de l’espace » grâce au vaisseau Vostok 1 (« Est », en russe), Kennedy est résolu à laver ce nouvel affront et à redonner aux États-Unis leur prestige compromis. Dans son célèbre discours devant le Congrès, il lance officiellement, le projet de débarquement lunaire, appelé bientôt « Apollo », au coût total dépassant 25 milliards de dollars (environ 150 milliards de dollars actuels), et représentant l’une des tâches les plus complexes jamais accomplies par l’humanité : « C’est le moment d’avancer dans la conquête de l’espace d’où, à plusieurs titres, peut découler notre avenir sur Terre. La nation américaine doit s’engager à atteindre l’objectif de faire débarquer un homme sur la Lune et de l’en faire revenir sain et sauf sur Terre, avant la fin de cette décennie ». Kennedy récidive le 12 septembre 1962 : « Nous choisissons d’aller sur la Lune, non pas parce que c’est facile, mais justement parce que c’est difficile, car ce but servira à donner le meilleur de nous. » La folle entreprise commence : l’homme doit « déflorer la Lune ! ».

L’appel de la Lune

« L’humanité n’a jamais entrepris une opération aussi gigantesque. La fusée Saturne V aura 110 mètres de hauteur, elle pèsera plus de trois millions de kilogrammes, soit davantage qu’un croiseur de bataille. En raison de cette démesure, il nous faut d’abord développer de nouveaux outillages et de nouvelles technologies » déclare Von Braun. Notre vie quotidienne va bénéficier des retombées multiples de ces innovations spatiales : électronique (notamment en matière de miniaturisation suscitant aussi bien les calculatrices de poche que les pacemakers), informatique, cryogénie, nouveaux matériaux, comme les composites, des prothèses chirurgicales jusqu’aux panneaux solaires, en passant par les couches culottes super-absorbantes pour bébés, dérivées des combinaisons des astronautes !... Ceux qui voient dans la course à la Lune une affaire ruineuse et sans intérêt pratique (quand les problèmes terrestres restent aigus : malnutrition, pollution...) méconnaissent ces innombrables bienfaits de l’aventure spatiale, des conséquences encore inimaginables. Par exemple, une nouvelle métallurgie pourra naître, dans les conditions offertes par la microgravité, en réalisant des alliages impossibles à créer au sol, sur le principe de la « vinaigrette spatiale » où les composants (huile et vinaigre) demeurent miscibles du fait de l’apesanteur, alors qu’ils se séparent rapidement à Terre, en fonction de leur poids spécifique. Mais en microgravité, l’annulation du poids autorise l’apparition de ces nouveaux matériaux. On attend aussi d’importantes innovations médicales avec des médicaments made in space, grâce à une meilleure préparation de substrats biologiques ou cristallins. Milieu nouveau, l’espace annonce des mutations technologiques aussi importantes que la découverte du feu, voire des mutations biologiques aussi cruciales que l’émergence lointaine de la vie hors des mers, à la conquête de la terre ferme. Pour Arthur C. Clarke, la Lune appelle la vie pour la seconde fois, après « l’avoir déjà attirée de son milieu originel, la mer, jusque sur la terre déserte, voilà cinq cent millions d’années », par l’intermédiaire des marées. Aujourd’hui, ce second appel attire les hommes loin de leur berceau terrestre, lentement conquis par la vie. Mais, dit Tsiolkovski, « si la Terre est le berceau de l’humanité, on ne reste pas toujours au berceau ».

Premières victimes

L’aventure lunaire est un formidable stimulant pour l’industrie américaine : pendant une douzaine d’années, outre les trente mille employés de la NASA, plus de quatre cent mille personnes (et, occasionnellement, plus de deux millions !) participent de près ou de loin à l’élaboration du titanesque programme Apollo.

Mais celui-ci débute tragiquement : comme l’appel des sirènes, celui de la Lune comporte ses périls et l’astronautique exige ses premières victimes. Alors qu’ils s’installent à bord de la capsule Apollo 1 pour simuler les conditions d’un lancement, les trois astronautes Chaffee, Grissom et White trouvent la mort, asphyxiés dans l’incendie de leur cabine, le 27 janvier 1967. Grissom avait dit un jour : « Une avarie peut toujours tourner à la catastrophe. » Pour prévenir le renouvellement d’une telle tragédie, on modifie l’atmosphère-cabine, en ajoutant de l’azote à l’oxygène, comme pour l’air ordinaire. Trois mois plus tard, l’URSS est endeuillée à son tour : revenant après le lancement inaugural du vaisseau Soyouz, le cosmonaute Vladimir Komarov meurt à l’atterrissage, ses parachutes ne fonctionnant pas correctement. Pendant un an et demi, il n’y aura plus d’homme dans l’espace, le temps de tirer les leçons de ces drames. La course à la Lune paraît arrêtée, ses détracteurs croyant leurs sinistres prophéties confirmées : l’entreprise est insensée, les astres sont chasse gardée des dieux, la Lune n’est pas destinée à l’homme. On évoque un aphorisme de médecine spatiale, au réalisme mordant : « Le mécanisme le plus fragile d’une fusée, c’est l’homme. » Mais on en disait déjà autant d’une automobile ! Et malgré tout, l’incroyable "spectacle" lunaire doit continuer...

Stratégie lunaire

Comme dans la célèbre B.D de Hergé‚ l’aventure lunaire se déroule en deux parties. D’abord, une préparation, approche minutieuse du terrain par des sondes automatiques et des hommes (missions Apollo 8 et 10, sortes de répétitions générales) : c’est la phase « Objectif Lune ». Puis le débarquement humain lui-même, dans la phase « On a marché sur la Lune ». Les sondes satellisées autour de la Lune pour la cartographier (série américaine Lunar Orbiter) et celles qui alunissent en douceur (engins soviétiques Luna et américains Surveyor) ont pour but le repérage de sites d’alunissage éventuels. Elles doivent aussi montrer si, en l’absence d’atmosphère (et donc de vent, facteur de dispersion), la surface lunaire est recouverte d’une telle épaisseur de poussière qu’elle pourrait interdire, comme on le redoute d’abord, tout alunissage sur un terrain stable, car hommes et machines s’enfonceraient dans la poussière comme dans des sables mouvants. Pour le mythique voyage humain, la conception et la réalisation du lanceur (le monstrueux Saturne V) sont l’apothéose (ou mieux l’apogée) de Wernher von Braun : « Nous utiliserons, explique-t-il vers 1962, un type nouveau de propergol pour les étages supérieurs de la fusée, une combinaison d’hydrogène et d’oxygène liquides, une combinaison très puissante qui nous offre le maximum de poussée par kilogramme de combustible, disponible avec une propulsion chimique. La difficulté majeure sera de conserver l’hydrogène liquide à une température très basse : –253 degrés. » Deux solutions s’offrent alors pour tenter un débarquement sur la Lune : un rendez-vous spatial en orbite terrestre, ou un rendez-vous en orbite lunaire. La première stratégie a la faveur de Von Braun, mais la NASA retient finalement la seconde (déjà imaginée par Hermann Oberth) pour des raisons de simplicité, coût et sécurité. Le rendez-vous en orbite terrestre exige en effet l’envoi de deux fusées Saturne V, emportant successivement l’oxygène puis l’hydrogène liquide sur une orbite d’attente, puis l’accouplement des deux tankers de l’espace et l’utilisation simultanée du comburant et du carburant, la synthèse de l’eau à partir de ses constituants étant l’une des réactions les plus exoénergétiques pour faire route vers la Lune. La solution du rendez-vous en orbite lunaire, élaborée par John Houbolt[1], n’implique qu’une seule fusée propulsant vers une orbite circum-lunaire une capsule potentiellement bifide. Là, l’engin se scinde en deux parties : l’une reste "en stationnement" autour de la Lune pour récupérer les astronautes débarqués à la fin de leur mission ; l’autre, le module lunaire proprement dit, doit permettre la navette aller et retour entre cette orbite d’attente et la Lune. Pour Apollo 11, vaisseau du premier débarquement lunaire, le module de commande est surnommé "Columbia", en double hommage à Christophe Colomb, découvreur du Nouveau Monde, et à la  Columbiad, l’obus lunaire de Jules Verne. On ne peut certes qu’admirer l’exploit des astronautes. Mais il faut pourtant reconnaître que, sous la pression de la course à la Lune et du désir de tenir dans les délais le pari de Kennedy (« alunir avant 1970 »), la stratégie du programme Apollo a laissé une grave inconnue dans l’ombre, aussi l’alunissage humain était-il techniquement prématuré. En effet, en 1969, il était impossible d’établir des liaisons radio entre la Terre et la face cachée de la Lune. Dans l’hypothèse (que radars et ordinateurs rendaient improbable, mais pas impossible) où un alunissage forcé eût dû survenir sur cette face cachée, les astronautes auraient donc été coupés de leur planète-mère et, réciproquement, la Terre n’aurait reçu d’eux aucune nouvelle, situation préjudiciable pour tous ! On ne peut éliminer ce risque (et donc alunir délibérément sur la face cachée, ce qui représente la « seconde conquête de la Lune ») qu’en disposant d’un réseau de télécommunications (par satellites ou relais sélènes au sol) permettant la couverture hertzienne de toute la surface lunaire, visible et cachée. Cette prouesse technologique est réalisée par la Chine, au 21ème siècle : bien que le principe d’orbite de halo[2] soit dû à un scientifique de la NASA (Robert W. Farquhar), la Chine a le mérite de l’appliquer pour la première fois à une mission lunaire, en envoyant le satellite Quèqiáo au point de Lagrange[3] L2 du système Terre-Lune, afin de « préparer le terrain » pour le premier alunissage d’un engin sur la face cachée, la sonde Chang’e 4[4], en janvier 2019. Ainsi, la Chine n’est plus un pays "suiveur", mais prend l’initiative d’une mission inédite en affichant sa volonté d’emboîter le pas au légendaire Wang-Hu, pour une nouvelle course vers la Lune… 

Le mythe réel

L’aventure spatiale marque aussi le langage, en apportant des mots nouveaux comme  fiabilité (impératif technologique né des exigences de l’industrie aérospatiale), calculette (héritage d’une miniaturisation poussée), alunissage (suscitant un débat académique pour savoir s’il vaut mieux dire « atterrissage sur la Lune »), apolune et périlune (analogues sélènes d’apogée et périgée), mascons (concentrations de matière sur la Lune, révélées par des anomalies gravitationnelles), etc... Mais ce jargon de l’ère spatiale (qui procède aussi de l’informatique) est critiqué parfois par les astronautes eux-mêmes, comme dans cette boutade de Michael Collins (resté autour de la Lune dans Columbia pendant l’alunissage de ses collègues, et dont on dit qu’il eut un rôle aussi frustrant que celui du boute-en-train, le cheval "préparant le terrain" avant la monte d’une jument par l’étalon) : « Vous ne savez pas ce qu’est une interface terre-océan ? Eh bien, c’est une plage ! » Le Pr Mircea Eliade explique la volonté du débarquement lunaire comme une marque profonde de la condition humaine : « Ce thème du vol magique (loin de la Terre) se retrouve dans toutes les mythologies. Le désir de s’affranchir des liens le retenant à la Terre fait partie de la constitution psychique de l’homme. L’effet d’Apollo 11 sera de montrer à l’homme qu’il peut sortir de son monde, et le voir comme un tout. Nous avons besoin d’un tel symbole, de cette liberté nouvelle qui nous éveille à notre dimension mythique. » Or le 16 Juillet 1969, avec la mission fatidique Apollo 11 lancée de Cap Kennedy, ce mythe devient réalité...

Ambiance vernienne

L’ambiance qui règnerait en Floride le jour du lancement avait déjà été décrite par Jules Verne, cent ans auparavant : « Que de gens dormirent mal ! Que de poitrines furent oppressées par le pesant fardeau de l’attente !... Pendant cette mémorable journée, cinq millions de spectateurs foulèrent le sol de la Floride. » Si Jules Verne avait surestimé l’importance de la foule, elle compta tout de même un million de personnes, venues du monde entier. Environ 3500 journalistes couvrent à Cap Kennedy cet événement historique, et seule la Chine, alors maoïste, est privée d’informations : triste paradoxe pour le pays inventeur de la fusée et de la légende de Wang-Hu ! La Floride connaît le plus gigantesque embouteillage de son histoire : « sur cinquante kilomètres d’une route à peu près parallèle aux aires de lancement, des milliers d’automobiles stationnent pare-chocs contre pare-chocs. À Cocoa Beach et Cap Canaveral, la tension monte jusqu’à devenir insupportable. » Dans le public, l’excitation est à son comble, comme l’expliquent les astronautes : « Cocoa Beach devient folle. Une hystérie d’un type spécial s’empare de toute la région, comme si des centaines de milliers de gens avaient pris du LSD... Les psychiatres reçoivent un nombre inhabituel d’appels téléphoniques de parents affolés, expliquant que leurs enfants sont intenables. » Pour apaiser leur attente fébrile, les gens ont recours à un anxiolytique éprouvé, prévu par Jules Verne : l’alcool ! L’écrivain français avait imaginé qu’on se calmerait au « vin de Bordeaux, au menthe-julep, ou au brandy-smash », mais les contemporains d’Apollo11 s’adonneront plutôt à un cocktail adopté pour la circonstance, et baptisé l’alunisseur : « crème de menthe, crème de cacao, vodka, eau gazeuse et jus de citron. » Dans toute l’Amérique, cette année-là, des enfants sont prénommés Apollo ! L’événement inspire des publicités, des chansons, des concours (comme dans France-Soir, dès 1968, sur le thème : « écrivez une lettre de la Lune à des parents ou amis demeurés sur la Terre »). Et le monde entier connaît une vente record de téléviseurs...

Le premier pas     

L’honneur d’être le premier homme à marcher sur la Lune revient à Neil Armstrong (incarnant à la fois Tintin, Michel Ardan, et tous les héros d’une littérature conjecturale au moins bimillénaire), en partie par le hasard des missions et car c’est un astronaute civil. Or on veut symboliquement que ce premier homme ne soit pas un militaire. Remontant au moins à Erasme, une ancienne plaisanterie suggère que la Lune est un fromage, mais qu’on ne le saura jamais, faute de pouvoir s’y rendre. Mais on sera bientôt fixé... Ce lundi (jour dédié à la lune, bien sûr !) 21 Juillet 1969, à 3h56, heure de Paris... Lentement, avec d’infinies précautions (comme l’a conseillé le Dr Charles Berry, médecin-chef des astronautes), Armstrong descend l’échelle du module lunaire. Encore un dernier barreau... Et c’est le contact avec le régolithe (sol lunaire) de la mer de la Tranquillité. La voix brisée par l’émotion, Armstrong prononce en bredouillant la fameuse phrase historique, pourtant préparée d’avance par la NASA : « Un petit pas pour un homme, mais un bond de géant pour l’humanité ! » Cette fois, c’est vrai ! Après des millénaires de rêve, de complicité avec cette déesse de la nuit, l’homme est enfin sur la Lune !... Peu après, Aldrin sort à son tour. Deux hommes y marchent maintenant. On se demande s’ils appartiennent bien à la même espèce que nous, on les compare à des extra-terrestres, à des kangourous sautillant par bonds, aux visions fugitives d’un rêve improbable...

Le choc de l’image

Le monde réagit avec une intense émotion au débarquement humain sur la Lune. Les éditorialistes sont dithyrambiques : « Une ère nouvelle a commencé », « Apollo ouvre une nouvelle frontière », « La Lune est notre nouveau continent. » La Pravda elle-même salue l’événement en première page, et les Moscovites s’attroupent devant les kiosques à journaux. Le Pape évoque une « nécessaire domination de l’homme sur lui-même, à des fins pacifiques. » Des matchs sportifs aux interventions chirurgicales non urgentes, tout s’arrête sur Terre. Chacun retient son souffle, rivé devant le petit écran... Les astronautes installent des instruments scientifiques (sismomètre, réflecteur laser, spectromètre de vent solaire), ils prélèvent des pierres et des poussières, un vrai conte de fée pour les minéralogistes ! Pourtant, si la connaissance fait ainsi d’immenses progrès, l’essentiel est ailleurs, dans l’effet psychologique de ces mots clignotant sur les écrans de télévision, allumés en permanence, mots magiques incrustés dans l’image : « EN DIRECT DE LA LUNE. » Le vrai « miracle » technologique d’Apollo, c’est peut-être moins d’avoir décroché enfin la Lune que d’avoir permis surtout à des centaines de millions d’hommes d’y assister en direct !

Bizarrement, Jules Verne n’a pas prévu cette participation collective à l’événement historique, par le truchement des images, alors qu’il a pourtant imaginé la télévision dans Le château des Carpathes. Que Colomb découvrît l’Amérique, passe encore ! Mais quelle n’eût été la stupeur de ses contemporains, en apprenant que la télévision aurait pu, au même instant, le montrer abordant ce lointain Nouveau Monde !... 

Un commencement ?

Dans ce "passé futuriste", douze hommes marchent finalement sur la Lune. Aldrin, le second, a ce mot : « la Lune, splendide désolation ! » L’angoisse vient d’Apollo 13 (chiffre fatidique ?) où, à 320 000 km de la Terre, une explosion endommage le module de service, menaçant l’équipage d’asphyxie et de pénurie d’énergie électrique ! Avec un sang-froid exceptionnel, dans un suspense digne d’un thriller spatial, les astronautes parviennent in extremis à regagner la Terre, après avoir renoncé à l’alunissage prévu. Le dernier homme ayant marché sur l’astre des nuits (Eugene Cernan, en Décembre 1972, lors d’Apollo 17) lui fait des adieux émouvants, comme à une maîtresse qu’on doit quitter pour longtemps : « C’était un commencement, et je ne pense pas qu’il y aura jamais une fin, aussi longtemps qu’il existera des hommes qui le voudront ! ».

Longtemps après Apollo, en revoyant ces vieilles images d’avant-garde, leur plus grande puissance symbolique émane de ces premières empreintes de pas humains sur un autre monde : des traces que, faute d’atmosphère, aucun vent ni aucune pluie n’effaceront durant des millénaires ! Un jour, quand la Lune sera devenue proche banlieue de la Terre, un autre être humain disputera sans doute à Neil Armstrong sa place symbolique : le premier enfant né sur la Lune ! Car pour le meilleur ou le pire, la Lune est la conjointe de l’homme, son tendre ami Pierrot...

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Houbolt
[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Orbite_de_halo
[3] https://fr.wikipedia.org/wiki/Point_de_Lagrange
[4] https://www.futura-sciences.com/sciences/actualites/change-4-change-4-chine-reussit-premier-alunissage-face-cachee-lune-71278/

Référence
Neil Armstrong & coll. : Ce jour-là 21 juillet 1969, Premiers sur la Lune. Éditions Robert Laffont, 1970.

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Vos réactions (3)

  • La légende de Wang-Hu

    Le 03 août 2019

    Article très intéressant. A recommander.

    Pascale Marquant

  • On a marché sur la lune

    Le 03 août 2019

    Magnifique article. Bien documenté.
    Bravo.

    Dr Pascal Pozzi

  • Ah, c'est pas trop tôt !

    Le 04 août 2019

    ça fait un mois que j'attendais le deuxième épisode...Il est encore plus passionnant que le premier, c'est dire. Merci, cher confrère, de nous faire évader d'un quotidien pas toujours enthousiasmant. Et comme disait (il me semble) Oscar Wilde "il faut toujours viser la Lune, dans la mesure où même si on manque sa cible on se retrouvera tout de même dans les étoiles" (je cite de mémoire).

    Dr Jean-Marc Ferrarini

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