La lymphopénie, marqueur indépendant du risque de décès

Une dysrégulation immunitaire tend à majorer l’incidence des infections, des cancers et des maladies cardiovasculaires mais, à ce jour, il est encore difficile d’en préciser le risque dans la population générale. Ainsi on ignore si une lymphopénie plus ou moins profonde est en elle-même associée à une mortalité accrue ou si elle vient en complément d’autres facteurs de risque bien identifiés.

DA Zider et collaborateurs ont donc analysé l’association entre lymphopénie, autres marqueurs de l’inflammation et variables hématologiques avec la mortalité dans la population générale des USA. Pour ce faire ils se sont appuyés sur les données fournies, sur une période de suivi de 12 ans, par la National Health and Nutrition Examination Survey (NHANE), concernant 15 états des USA. Le principal paramètre analysé était la survie globale, les décès de cause spécifiques par maladie cardiovasculaire, cancer, sepsis…étant des paramètres secondaires. Une corrélation a également été recherchée avec le taux absolu de lymphocytes (ALC), avec le degré d’anisocytose des hématies et la valeur de la C Réactive Protéine (CRP). Plusieurs variables ont été incluses dans l’analyse, dont l’âge, le sexe, l’ethnie, le taux de cholestérol total et celui lié aux lipoprotéines de haute densité, les pressions artérielles systolo-diastoliques, la présence éventuelle d’un diabète ou d’un tabagisme.

Un profil à risque dans 20 % des cas

La cohorte rétrospective inclut 31 178 participants. L’âge médian (IQR) se situe à 45 (30-63) ans ; 51,6 % sont des femmes, 52,2 % ne sont pas des Blancs. La survie globale, à 12 ans, est de 82,8 %. Une lymphopénie relative (≤ 1 500/µL) était présente chez 6 254 personnes, soit 20,1 % ; une lymphopénie sévère (moins de 1 000/µL) chez 937 (3 %). Dans l’ensemble, les sujets avec une lymphopénie étaient plus âgés : 54,1 (20,6) ans d’âge moyen vs 44,9 (19,2) ans. Il s’agissait plus souvent d’hommes : 54,7 % vs 47,8 %, et de blancs non hispaniques : 57,4 % vs 45,6 %. Ils souffraient moins souvent d’asthme mais présentaient plus fréquemment une anémie, une insuffisance cardiaque congestive, une coronaropathie, des antécédents de nécrose myocardique, d’AVC, d’arthrose, de dysthyroïdie, d’emphysème et de cancer.

Il a été constaté en analyse uni variée, une association entre le taux d’ALC et la mortalité globale pour une valeur inférieure à 2 000/µL. Ainsi, le Hazard Ratio (HR) de mortalité pour une lymphopénie modérée à 1 500/µL a été calculé à 1,5 (Intervalle de confiance à 95 % IC : 1,4- 1,7) et celui pour une lymphopénie profonde à 1 000/µL, à 3,9 (IC : 3,55-4,4). On a noté également, en cas de lymphopénie, une hausse de la mortalité cardiovasculaire (HR non ajusté à 1,4 et 3,9 selon le caractère modéré ou profond de la lymphopénie), des décès par grippe ou pneumonie (HR respectivement à 2,1 et 7,0). Par contre, à titre de contrôle, aucune relation n’était décelée entre lymphopénie et blessures non intentionnelles (HR respectivement à 0,9 et 1,3). En analyse ajustée à l’âge et au sexe, par comparaison avec les sujets sans lymphopénie (>1 500/µL), le HR s’établit à 1 ,3 (IC : 1,2- 1,4) pour des valeurs comprises entre 1 100 et 1 500/µL et à 1,8 (IC : 1,6- 2,1) en cas de taux de lymphocytes à moins de 1 000/µL. En modèle multi variée, incluant les facteurs de risque traditionnels, la présence d’une lymphopénie a été pareillement corrélée à une survie plus faible. Ce risque était, de plus, majoré par l’association à un dysfonctionnement médullaire (anisocytose) ou à une inflammation (CRP élevée). La mortalité à 10 ans passait ainsi de 3,8 à 62,1 % en fonction de la profondeur de la lymphopénie et de la notion d’une anisocytose et d’une CRP dans le tertile supérieur. Ce profil immunologique à haut risque était plus souvent noté chez des diabétiques (19,3 vs 10,0 %) et il s’accompagnait d’une hausse de la mortalité (HR : 3,2 ; IC : 2,6- 4,0). De même, les sujets âgés de 70 à 79 ans, mais avec un profil normal, avaient une survie à 10 ans meilleure que celle d’individus plus jeunes mais à haut risque (74,1 % vs 68,9 %). En analyse de sensibilité, l’existence d’une maladie cardiovasculaire ou d’un cancer ne modifie pas ces associations.

Une courbe en U

Après ajustement à l’âge et aux autres facteurs de risque, les courbes de survie montrent que la lymphopénie est un marqueur indépendant de mortalité et qu’il existe une courbe en U, une lymphocytose élevée étant aussi associée à une moindre survie. Il apparaît également qu’une CRP augmentée est associée à un risque élevé de décès et que ce risque est encore majoré en cas de lymphopénie (HR : 1,4 pour un ALC entre 1 000 et 2 000/µL vs 1,2 pour un taux compris entre 3 000 et 4 000.

Ainsi, cette analyse d’une vaste cohorte d’adultes US révèle que la présence d’une lymphopénie est liée à un risque accru de décès, indépendamment des facteurs de risque traditionnels, d’une anisocytose ou d’une hausse de la CRP. Elle confirme en outre, que ces anomalies immunologiques sont relativement fréquentes dans la population générale, souvent liées à une maladie cardiovasculaire ou un cancer, pouvant précéder les manifestations cliniques de ces affections. De fait, un taux optimal d’ALC peut témoigner d’un système immunitaire efficace et, à l’inverse, une lymphopénie, en induisant une prolifération compensatrice de cellules T dirigées contre des antigènes spécifiques peut créer un état pro inflammatoire et majorer le risque vasculaire. Elle peut aussi affecter les fonctions immuno-hématologiques et neuro-endocrines.

Ainsi, approximativement 20 % de la population générale adulte aux USA a un profil immunologique à haut risque avec une mortalité à 10 ans se situant vers 28 % vs 4 % dans une population à bas risque, sans lymphopénie, anisocytose ou élévation de la CRP. Ce pourcentage tend encore à augmenter quand s’y associent des facteurs de risque traditionnels. Comme cet état immunologique est aisément quantifiable par des examens de laboratoire de routine, il est importe que les sujets à risque puissent bénéficier de mesures de prévention telles qu’un dépistage des cancers et des pathologies cardio-vasculaires couplées à des modifications du style de vie.

Dr Pierre Margent

Référence
Zidar DA et coll. : Association of Lymphopenia with Risk of Mortality among Adults in the US General Population. JAMA Netw open. 2019, 2(12) e 19166526.

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