La maîtresse de Raphaël avait-elle un cancer du sein ?

En 1520 (année de sa mort à 37 ans alors qu’il ambitionnait, selon Vasari, de devenir cardinal par la protection de son mécène, le pape Médicis Léon X), Raphaël fit un dernier portrait de sa maîtresse, fille d’un boulanger (fornaio) de Sienne. Quelques siècles plus tard, en 2002, Charles Espinel, cardiologue à Washington déclarait au sujet de ce portrait que son modèle souffrait probablement d’un cancer du sein, en tirant argument de la taille et de la déformation du sein gauche pointé par la main droite de Margherita ainsi que d’un certain comblement de son creux axillaire.

Pour Michaël Baum, au contraire, la maîtresse de Raphaël Sanzio montre son cœur comme symbole de son amour pour lui. On trouve, à l’appui de sa thèse, des poses similaires chez les maniéristes italiens contemporains de Raphaël, tel le Parmesan dans sa « Madone au long cou », voire dans l’ « Allégorie de la paix » de Rubens. Sur le bracelet entourant le bras gauche, figure l’inscription « Raphaël Urbinas » (il était né à Urbino en 1483), ce qui, comme l’absence de commande pour ce tableau, signerait l’étroitesse du lien unissant le peintre et son modèle, Il était à la mode dans l’Italie du Cinquecento de représenter les seins très hauts sur le thorax, comme l’attestent les œuvres de Piero di Cosimo (1461-1521) ou du Titien (1489-1576).

Quant au méplat du sein, juste au-dessus de l’index, qui prouverait la tumeur selon Espinel, Baum n’y voit qu’une fossette provoquée par la pression du doigt.

Il en est de même des nuances de coloration du sein, dont l’auteur américain fait un élément de malignité (surtout la tache bleue) alors que ce n’est en aucune façon un signe de cancer du sein, mais plutôt une palette de dégradés en usage dans la peinture italienne de la Renaissance.

On ne peut davantage retenir l’œdème du bras gauche avancé par Espinel car la Luti se tient de trois quarts, induisant une possible erreur de parallaxe, et une minime asymétrie des seins n’est pas nécessairement pathologique. En ce qui concerne le comblement axillaire gauche par un coussinet graisseux, voire par une adénopathie, cela paraît une construction de l’esprit, transformant une touche de peinture en une masse, puis celle-ci en coussinet et enfin en ganglion.

Il faut beaucoup de rigueur avant d’extrapoler une pathologie à partir d’un mouvement de pinceau, comme on peut le faire avec plus de vraisemblance pour la Bethsabée de Rembrandt, ci-dessous. La déformation convexe du sein alléguée par Espinel comme indice d’une tumeur mammaire projetant la peau en avant, même si on l’accepte, ne préjuge pas de son histologie et il peut s’agir d’un simple kyste.

Il est vrai qu’à l’instar de la Joconde, la Fornarina,  depuis près de 5 siècles, a suscité bien des discussions et interrogations (est-ce la même femme que « la Velata » ? Raphaël  est-il mort d’amour pour elle un vendredi saint ?).

Mais, de même qu’il est hardi d’attribuer le sourire de la Joconde à ses spéculations amusées sur les interprétations qu’en ferait la postérité, de même il paraît imprudent d’ajouter aux controverses sur la Fornarina celle sur un improbable cancer qui l’aurait minée.

Les liens entre l’Art, l’Histoire, l’Histoire de l’Art, et la Chirurgie sont passionnants, mais ils requièrent une approche rigoureuse et scientifique pour éviter de sombrer dans un déterminisme reposant sur des hypothèses, à la manière de Bernardin de Saint-Pierre.

Jean-Fred Warlin

Référence
Michael B. La Fornarina does not have breast cancer. The Journal of Surgery 2004; 2: 48-49.

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