La nostalgie est toujours ce qu'elle était

J'ai 40 ans, et je ne laisserais personne affirmer que la médecine était mieux avant.

Malgré le spleen qui s'empare de nous lors des commémorations, la nostalgie qui nous étreint lorsque nous nous retournons sur notre passé et que nous nous revoyons enfilant notre première blouse blanche, malgré le souvenir charnel de notre enthousiasme lors de nos premières gardes ou de nos premières consultations, il faut convenir que la médecine est infiniment plus rationnelle, scientifique, efficace et même, osons le dire, humaine que lorsque je me suis lancé dans l'aventure il y a 40 ans.

De la niche au Pet-scan

Rappelons-nous. En ce temps-là, en 1979, faire un diagnostic d'ulcère duodénal passait par un transit baryté oeso-gastro-duodénal à l'interprétation incertaine et laborieuse à la recherche de la niche ; pour tenter de distinguer une hémorragie d'un infarctus cérébral nous ne disposions, dans la plupart des hôpitaux, que de quelques subtilités cliniques peu spécifiques et peu sensibles ; pour confirmer une suspicion d'infarctus du myocarde devant un ECG borderline que du dosage des transaminases ; pour dépister un cancer du poumon que de la radio de thorax ; pour explorer une tumeur cérébrale de l'encéphalographie gazeuse. 

Rappelons-nous. En ce temps là pour traiter un ulcère nos maitres nous recommandaient sentencieusement l'oxiferriscorbone sodique, pour un infarctus essentiellement du repos et des antivitamines K, pour une sclérose en plaques du Synacthène. Et pour une myriade d'affections... de bonnes paroles.

Rappelons-nous. En ce temps là même dans leurs rêves les plus fous, nos collègues ne pouvaient imaginer que 40 ans plus tard nous pourrions prescrire une analyse génomique complète, déboucher une artère coronaire ou cérébrale en urgence ou agir sur un récepteur encore à découvrir (PD1) pour aider nos patients cancéreux.

Bref rappelons-nous qu'en ce temps-là l'espérance de vie à la naissance était de 73, 8 ans contre 82,5 ans aujourd'hui (soit une progression de 2,6 mois par an !).

Plus humaine, vraiment ?

Mais au delà de ces avancées scientifiques et médicales que personne ne songerait à nier, beaucoup de nos contemporains, médecins ou patients, estiment que notre médecine a perdu de son humanité et que la relation médecin-malade s’est détériorée.

S’il ne saurait être question de nier ici les multiples problèmes de notre médecine d’aujourd’hui, des déserts médicaux à la crise des urgences et des hôpitaux en passant par certains excès de la protocolisation, retirons nos lunettes nostalgiques et rappelons-nous. En 1979, à cette époque bénie de la médecine humaniste, dans le plus grand hôpital d’Europe, la Pitié-Salpêtrière, des centaines de malades étaient traités dans des salles communes (pour hommes ou pour femmes), et lorsque  l’un d’entre eux agonisait, la surveillante (l’ancêtre du cadre infirmier) déployait subrepticement un paravent (pour respecter son intimité... et la tranquillité de ses voisins et des visiteurs).

Rappelons-nous, en 1979, en cet âge d’or des relations médecin-malade, nous ne harcelions pas nos patients avec des échelles analogiques de la douleur (toujours un peu ridicules, il est vrai, devant une colique néphrétique), mais nous hésitions à prescrire des morphiniques pour des douleurs cancéreuses de peur de favoriser une toxicomanie (pour les plus compatissants d’entre nous), lorsque nous ne passions pas contrits, en silence, devant le lit de ces patients dépassés et qui nous dépassaient, avec notre suite d’externes et d’infirmières baissant la tête.

Rappelons-nous, en ces temps du colloque singulier mis au pinacle, nos malades ne participaient que fort peu aux décisions cruciales qui les concernaient et nous ne leur assénions pas la vérité au cours d’une consultation d’annonce protocolisée (trop aux yeux de beaucoup d’anciens), mais nous leur mentions... sans être crus d’ailleurs le plus souvent.

Décidemment, peu de choses ont changé dans notre rapport au passé depuis Socrate qui constatait déjà que nous estimions tous que c'était mieux avant.

JIM pcc Dr Gilles Haroche,

Cofondateur et directeur du JIM
Ancien Interne des Hôpitaux de Paris,
Ancien Chef de clinique à la Faculté


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Vos réactions (9)

  • Incertitudes

    Le 26 octobre 2019

    Je ne peux dire si je suis d’accord ou pas avec l’auteur de cet article. Des choses sont vraies... mais pas toutes !

    La médecine d’hier moins humaine, allons y. En tant qu’externe je n’ai pas attendu, à la demande des infirmières dans le dos des « chefs » de precrire de la morphine aux patients douloureux, en particulier en stade terminal de cancer. Mais pas que !
    L’échelle de la douleur n’existait pas... Mais n’y a t-il pas abus aujourd’hui quand on sait que la part de subjectivité de la dite douleur n’est pas prise en compte et que nous prescrivons, comme les anxiolytiques, trop de médicaments au mépris de leur effets secondaires parfois graves et sans tenir compte du symptôme d’un corps qui parle pour nous dire quelque chose d’important voire d’essentiel.
    Laissons parler le corps, traitons le symptôme qui gêne ensuite.
    Quant aux progrès indéniables de la medecine du génome aux techniques robotisées. Certes merci à la science qui aide l’art de soigner (!) mais il est bien dommage que ces techniques "permettent"  aux étudiants et à nos medecins d’oublier la sémiologie et le sens clinique, les privant d’ouvrir la voie à un bon diagnostic affiné ou confirmé par les examents complémentaires. Au détriment d’une médecine de qualité à moindre coût pour nos finances publiques.

    Nous pouvons nous émerveiller de nos progrès, mais regretter parfois notre bon sens perdu.
    Concilier les 2, est ce si difficile ?

    Dr Patrick Stora, Gynécologue accoucheur

  • Super vrai

    Le 26 octobre 2019

    Super vrai ce que vous dites ! J'ai été nommée à l'Internat des hôpitaux de Paris en 1976 et je me souviens de tout ce que vous avez mentionné, y compris à la Pitié où mon premier stage au cours de mes études était dans le service d'urgence de Neurologie de cet hôpital et où effectivement tous les malades étaient dans une salle commune parsemée de paravents pudiques.

    Dr Martine EL-ETR
    MD, PhD

  • Médecine d'hier et d'aujourd'hui

    Le 26 octobre 2019

    Certes la médecine d'aujourd'hui est plus scientifique plus précise plus efficace.
    Elle est devenue aussi trop souvent un service, une prestation, un acte technique encadré, calibré, défini par de bonnes pratiques.
    La qualité de relation avec le patient dépend de la qualité des personnes et plus il y a de personnes participantes à la ou aux décisions, plus elles sont raisonnables, mais moins elles ont une empathie et une proximité du patient envers le praticien.

    C'est sans doute mieux pesé mais on ne met pas la même intensité de confiance dans un staff et dans un homme.

    Dr Claude Pequart

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