La souffrance des étudiants en santé à la une !

Paris, le lundi 6 mars 2017 – L’année 2016 a été marquée par la mise en lumière de nombreuses situations de harcèlement professionnel au sein des établissements de santé. Après le suicide, au sein de l’hôpital Européen Georges Pompidou, du docteur Jean-Louis Mégnien, ses proches ont notamment décidé de se consacrer à la dénonciation de pratiques humiliantes instaurées dans certains hôpitaux qui peuvent faire le lit de trouble psychiques sévères. Dans ce mouvement, le cas spécifique des étudiants en médecine a été évoqué. Certains témoignages, dont un publié sur le JIM, ont ainsi décrit comment la pédagogie était fréquemment remplacée par l’autoritarisme, l’humiliation et la culpabilisation à outrance.

Interdiction d’aller aux toilettes et autres vexations ordinaires

Médecin généraliste attaché à Sciences Po, Valérie Auslender a effectué sur ce thème un édifiant recueil de témoignages. Ce sont 130 étudiants en médecine, en soins infirmiers, en kinésithérapie, en maïeutique, en pharmacie ou en orthophonie qui racontent comment leurs stages se sont transformés en enfer. Chefs constamment irascibles prêts à faire endurer ce qu’ils ont eux même traversé aux nouvelles recrues, absences totales d’explication sur le fonctionnement du service, tendance à considérer le nouveau venu comme le dépositaire des tâches les plus ingrates et généralement en dehors de ses attributions : les témoignages sont loin de l’idée du compagnonnage et de l’apprentissage par les pairs. Soumis à quelques semaines de régimes de ce type, les étudiants, même les plus motivés, développent massivement des troubles anxieux. Ils décrivent les vomissements, les crises de pleurs et pour certains l’envie d’en finir. Toutes les catégories d'étudiants en santé semblent pareillement exposées au risque de devenir la proie d’un stage où les brimades sont quotidiennes et peuvent parfois avoir des conséquences physiques telles l’interdiction pas si rare d’aller aux toilettes durant la journée ou de s’asseoir pendant les réunions. Et si les hommes sont fréquemment les victimes de ces situations, le sexisme s’ajoute à l’humiliation pour les femmes.

La face émergée de l’iceberg

Si Valérie Auslender publie aujourd’hui ces récits, c’est pour « rompre la loi du silence. Les étudiants doivent dénoncer ces violences de façon systématique pour que les agresseurs soient condamnés » martèle-t-elle à la presse. « Ces souffrances ont des conséquences dramatiques sur la santé physique et psychique des étudiants de santé. Ils décrivent des symptômes dépressifs, voire des dépressions qui mènent parfois à des tentatives de suicides. Certains étudiants de santé témoignent de personnes qui se sont suicidées. Au niveau physique, ils connaissent une perte de poids et ont parfois des hématomes qui apparaissent spontanément. Une étudiante raconte que sa vessie a claqué (sic) à cause de cette interdiction permanente d'aller aux toilettes. Il est impossible de déterminer combien d'étudiants sont concernés en France. J'ai récolté "seulement" 130 témoignages, mais c'est déjà énorme. Il y a énormément d'étudiants qui dénoncent ces violences sur les réseaux sociaux, mais ils ne sont pas pris au sérieux » poursuit-elle pour le site de France Télévisions.

Une situation qui s’aggrave…

Pour Valérie Auslender, cette situation s’est alourdie avec la fixation d’objectifs de rentabilité à l’hôpital qui « a aggravé les nouvelles techniques de management valorisant la productivité au détriment de la qualité des soins ». Les étudiants sont en effet plus souvent considérés comme une main d’œuvre corvéable à merci que comme des soignants en devenir auxquels il faut donner les clés essentielles pour leur exercice futur, une situation qui existait probablement avant même les difficultés de recrutement dans certaines spécialités, la désaffection des petits établissements ou la tarification à l’activité. Il est également probable que le malaise ressenti par une partie des professionnels de santé déjà en poste ne favorise pas des conditions d’enseignement sereines.

… mais qui est loin d’être nouvelle

Certains peuvent en outre être tentés de soumettre les nouvelles recrues à une expérience aussi dure que celles qu’ils ont traversée. « Il y a quelque chose qui est de l'ordre de la tradition, surtout dans les études de médecine, avec une organisation extrêmement hiérarchique, avec des traditions ancestrales et le fameux dicton "j'en ai bavé donc tu vas en baver" » résume Valérie Auslender.

On ne peut en effet ignorer que la transmission d’un savoir expose au risque de telles attitudes : la position de pouvoir que connaît celui qui "enseigne" peut conduire à des dérives. Plus spécifiquement, dans les études de santé, l’exposition à la maladie et à la mort peut effacer certaines barrières. Il existe enfin une volonté d’excellence qui souvent peut inciter à la mise à l’épreuve des plus jeunes. « C’est, hélas, une problématique ancienne. Le monde de l’hôpital est de manière générale brutal, particulièrement dans ses relations avec les êtres humains. C’est un lieu de compétition et de souffrances croisées, face à la maladie, face à une hiérarchie qui reste souvent dure et élitiste, face aussi à ses propres collègues qui jouent le jeu “qu’un médecin doit tenir ferme”. C’est un milieu peu tolérant avec les plus faibles. L’humiliation y est fréquente et a longtemps été acceptée, sans compter le machisme encore très répandu » admet ainsi dans les colonnes du Monde, Jean-Luc Dubois-Randé, président de la conférence des doyens en médecine. Ce dernier évoque cependant une réelle volonté d’en finir avec cette « agressivité » ambiante. Un véritable mouvement a en effet pris forme ces derniers mois dont le livre du docteur Auslender est une nouvelle illustration.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (3)

  • Les bras m'en tombent !

    Le 06 mars 2017

    J'ai fait toutes mes études de médecine à Paris, de 1962 à 1978, stagiaire, puis externe, puis interne puis chef de clinique dans différents hôpitaux Parisiens, j'ai été chef de Service pendant 30 ans d'un gros service de pneumologie dans un gros centre hospitalier non universitaire où j'ai même été président de CME. Les bras m'en tombent, je n'ai jamais connu de tels faits... Le monde aurait-il tellement changé dans ces dernières années ? Quels hôpitaux, quels universités, quelles villes sont concernés?
    Il serait intéressant d'avoir plus de détails.

    Dr François-Xavier Lebas

  • Courir, toujours courir...

    Le 06 mars 2017

    "Il est également probable que le malaise ressenti par une partie des professionnels de santé déjà en poste ne favorise pas des conditions d’enseignement sereines."

    Infirmière hospitalière depuis 30 ans, je pense que cette raison est essentielle. La disponibilité pour les étudiants est en chute libre à cause de la densité d'actes à réaliser en temps contraint. Le tutorat des étudiants infirmiers, en principe très exigeant pour le professionnel, a été mis en place sans donner de moyens matériels aux tuteurs dans une époque difficile. J'ai beaucoup aimé ce compagnonnage avec les étudiants...il y a encore quelques années en arrière.

    Aujourd'hui, je suis frustrée. Et autour de moi, j'ai vu monter la mauvaise humeur de collègues ayant moins de goût pour l'encadrement depuis quelques années.

    AML

  • Je les ai vus en déliquescence totale

    Le 07 mars 2017

    Cet article me fait réagir par son actualité: moi même chef de service et père de deux étudiants en 3è cycle de médecine, élevé dans une culture humanitaire (par des parents protestants), j'ai vécu les études de mes enfants plus douloureusement que les miennes.

    L'inhumanité de leur cursus repose plus sur l'obligatoire tri en fin de première et en fin de sixième année, où le redoublement n'est théoriquement pas admis, mais où se joue une carrière encore plus qu'en début d'études.

    Je les ai vus en déliquescence totale, désespérés, démotivés, avant le résultat final.

    Quant à l'accueil des étudiants dans le service, je les considère d'égal à égal, comme des confrères et compagnons, dans le sens compagnonnage, avec un sens aigu de ma responsabilité dans leur apprentissage.

    Dr Pierre Boyadjian, Maternité de Pontarlier

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