Lanceur d’alerte… et victime

Paris, le vendredi 7 février 2020 – C’est un type d’information auxquels les Chinois sont habitués. Régulièrement, la chaine de télévision CCTV signale les arrestations de personnes accusées de diffuser de fausses rumeurs, actualités destinées notamment à rassurer la population quant à l’utilité et l’efficacité des dispositifs de surveillance auxquels elle est continuellement confrontée. Ce jour-là, le 2 janvier, les présentateurs commentaient la circulation d’informations évoquant un possible retour du SRAS, tandis que le bandeau résumait : « Huit personnes qui ont diffusé des rumeurs arrêtées et placées sous enquête ».

« Des cas de SRAS au marché de gros de fruits de mer »

La chaîne officielle aux ordres du pouvoir avait cependant omis quelques précisions importantes et notamment le fait que ces huit personnes étaient des médecins, travaillant pour plusieurs d’entre eux dans un hôpital de Wuhan. Parmi eux, le docteur Li Weinliang avait évoqué le 30 décembre dans un groupe WeChat partagé avec plusieurs confrères des données préoccupantes. « Il y a sept cas confirmés de SRAS au marché de gros de fruits de mer de Huanan » alerte-t-il. Le jeune ophtalmologiste de 34 ans complète bientôt ses informations transmises à d’anciens camarades de promotion en envoyant les résultats de tomodensitométrie. Puis, plus tard, il corrige : « Les dernières nouvelles confirment qu’il s’agit d’infections au coronavirus, mais le virus exact reste à sous-typer ».

Perturber l’ordre social

Si presque au même moment les responsables sanitaires chinois transmettent des précisions à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) quant à l’identification d’un nouveau type de coronavirus à l’origine d’un foyer épidémique dans un marché de Wuhan, les autorités n’observent pas d’un très bon œil le partage de données du docteur Weinliang. Le 1er janvier, le praticien et ses sept confrères qui conversaient sur internet avec lui sont ainsi arrêtés comme l’annonce la CCTV dès le lendemain. Ils sont interrogés et on leur impose de signer une déclaration qui les enjoint au silence. Le procès-verbal que le praticien a ensuite diffusé sur les réseaux sociaux l’accuse d’avoir perturbé « l’ordre social ». « Votre action va au-delà de la loi. Vous envoyez des commentaires mensongers sur Internet. La police espère que vous allez collaborer. Serez-vous capable de cesser ces actions illégales ? Nous espérons que vous allez vous calmer, réfléchir, et nous vous mettons sévèrement en garde : si vous insistez et ne changez pas d’avis, si vous continuez vos activités illégales, vous allez être poursuivi par la loi. Comprenez-vous ? ». Quelques jours plus tard, le monde avait les yeux rivés sur la Chine et la nouvelle épidémie de coronavirus.

Des apparences trompeuses

Alors que le nombre de cas progressait, le monde se félicitait de l’apparente transparence de la Chine, qui semblait contraster avec une opacité marquée lors de l’épidémie de SRAS. C’est ainsi notamment que le directeur de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) se félicita à plusieurs reprises de la bonne collaboration de la Chine, allant même jusqu’à vanter les mesures pourtant drastiques de restriction de la circulation. Pourtant, parallèlement à ces satisfécits, l’exemple de Li Weinliang et de ses confrères réduits au silence commençait à être commenté, grâce aux failles de la censure et à la communication avec des médias étrangers. Li Weinliang, à son tour infecté par le coronavirus le 12 janvier (ce qui ne fut cependant confirmé que le 1er février, en raison d’une pénurie de tests) n’hésita notamment pas à braver les interdits et à s’exprimer sur la gestion de l’épidémie alors que certains spécialistes considèrent désormais que des transmissions inter-humaines ont pu avoir lieu dès la mi-décembre. Interrogé très récemment par le Time sur la dissimulation de certaines données par les autorités, le praticien a ainsi répondu : « Je pense que si les responsables avaient divulgué certaines données plus tôt, cela aurait été beaucoup mieux. Il devrait y avoir beaucoup plus d’ouverture et de transparence ». Plus largement et plus audacieusement encore, auprès d’un média chinois, à propos de la censure dont il a été l’objet, il remarquait qu’à ses yeux sur de tels sujets, encourager la pluralité des sources serait nécessaire.

Revirement

Le docteur Li Weinliang avait été encouragé dans ces hardiesses par un surprenant rapport de la Cour suprême chinoise le 31 janvier, reprochant sévèrement l’action de la police de Wuhan vis-à-vis des médecins arrêtés, signalant que la diffusion de telles informations, en dépit de certaines inexactitudes, ne pouvait être considérée comme néfaste. Quelques jours plus tard, le revirement, probablement pas étranger à la fébrilité accrue des réseaux sociaux à propos de l’épidémie et du sort des huit praticiens, était plus marqué encore avec les paroles d’un haut responsable du Chinese Center For Disease Control and Prevention, Zeng Guang, louant : « Ils ont été en alerte avant même l’épidémie ».

Des excuses publiques réclamées sur les réseaux sociaux

Beaucoup de Chinois ont cependant considéré que cette réhabilitation aurait pu être plus franche ; une conviction aujourd’hui redoublée avec l’annonce de la mort de Li Weinliang. Après une probable nouvelle tentative de dissimulation, les autorités officielles ont en effet confirmé jeudi 6 février au soir le décès du praticien, dont l’état s’était considérablement aggravé ces derniers jours, nécessitant le recours à une ECMO. La confirmation de sa mort a donné lieu à une avalanche de messages sur les réseaux sociaux, rendant impuissante pour quelques heures les organismes de censure. « Nous voulons des excuses publiques du gouvernement et de la police de Wuhan » ont ainsi écrit des dizaines d’internautes répondant à un hashtag désormais inaccessible. D’autres ont rediffusé les images jugées honteuses des présentateurs de la CCTV évoquant l’arrestation du praticien. Partout dans le pays, des hommages ont également été rendus au docteur Li.

L’arrestation des médecins est le symbole d’une vaste entreprise de dissimulation

Si la censure paraît avoir repris le contrôle des différents réseaux, le pouvoir a pris acte, à sa manière, de la colère des Chinois et annoncé le lancement d’une enquête destinée à identifier les responsables de l’arrestation de Li Weinliang… Cette réponse pourra être perçue comme une manifestation d’impuissance de ceux qui prennent soudainement conscience de la façon dont les mécanismes de leur propre censure peuvent se retourner contre eux. Elle est en tout état de cause une réponse parfaitement contre-productive face aux maux dénoncés et ne suffira peut-être pas à calmer les inquiétudes des Chinois alors que les témoignages se multiplient dans la presse étrangère suggérant la dissimulation volontaire par les autorités de la gravité de l’épidémie. « Tout consistait à ne pas collecter les cas, à ne pas en informer le public » assure ainsi dans le Washinton Post, Dali Yang, spécialiste de la Chine à l'Université de Chicago évoquant l’attitude des autorités de Wuhan alors même que des premiers cas avaient été recensés en Thaïlande. Symbole marquant et glaçant des affres des pouvoirs liberticide, la disparition de Li Weinliang est pour le reste du monde une leçon sur la force des réseaux sociaux (dont les aspects négatifs sont ici souvent rappelés) et sur la nécessité, en dépit de certaines dérives possibles, de toujours garantir la liberté des lanceurs d’alerte.

Les médecins en première ligne

Le décès de ce jeune praticien, alors que sa femme également atteinte, attend aujourd’hui leur deuxième enfant rappelle enfin que les professionnels de santé comptent souvent parmi les premières victimes d’épidémies. Ainsi, l’un des premiers praticiens à avoir lancé l’alerte concernant le SRAS le docteur Carlo Urbani avait succombé en 2003 infecté par le ce coronavirus. On se rappellera également que lors de la grande épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, 10 % des victimes étaient des professionnels de santé, médecins et infirmiers en particulier.

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Jeune et décédé...?

    Le 12 février 2020

    Depuis le début de l'épidémie, il est rappelé fréquemment qu'à l'image de la grippe, seules les personnes fragiles, ou souffrant de pathologies antérieures succombent au 2019-nCoV.

    Quid de Li Weinliang, âgé de 34 ans, médecin de son état ? Cette petite question, qui semble importante, n'a, semble t-il, jamais été abordée.

    Jean-Paul Vievard

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