L’Arche perdue

Paris, le samedi 11 mai 2019 – Il y a ceux qui détournent le regard. Gênés et pressés que la proximité contrainte avec une personne "différente" cesse. Il y a ceux qui ont honte de leur propre honte et qui retournent leur colère contre l’autre, s’agaçant de ses différences. Il y a ceux qui considèrent nécessaire de se mettre au même "niveau" que l’autre et qui pour cela bêtifient, modifient leur façon classique d’être. Il y a ceux qui sont gauches, maladroits, mais qui essayent. Et il y a ceux qui veulent profiter de cette rencontre.

Pas pour elles, mais avec elles

« Le plus important, ce n’est pas de faire des choses pour les personnes qui sont pauvres et en souffrance, mais d’entrer en relation avec elles, d’être avec elles, de les aider à trouver confiance en elles et à découvrir leurs propres dons » décrivait Jean Vannier pour évoquer la "rencontre" avec les personnes atteintes de handicap mental. « Toute notre vie est un mystère de rencontre. Rencontre, ce n’est pas dire "Je suis mieux que toi", ni "Je suis plus bas que toi". C’est dire "Je suis là pour te révéler que tu es plus beau, meilleur que ce que tu n’oses croire" », poursuivait-il dans un entretien accordé il y a quelques années au Figaro.

Colosse

Agé de 90 ans, Jean Vanier, qui tutoyait les deux mètres et dont la carrure, même voutée par les ans, impressionnait toujours avant souvent d’attendrir est mort ce 7 mai à la maison médicale Jeanne Garnier à Paris. Il souffrait d’un cancer et les membres de la communauté de l’Arche qu’il avait fondée dans les années 1960 avaient récemment révélé l’aggravation de son état. L’annonce de sa disparition a suscité un très grand nombre d’hommages d’anonymes et de personnalités du monde laïc et religieux. Du Pape à Manuel Valls (qui se souviendra toujours d’une remise de légion d’honneur pas comme les autres où les amis de Jean Vanier avaient interrompu son discours gentiment et voulu danser avec lui) en passant par les membres de la communauté de l’Arche partout à travers le monde, tous ont voulu salué la mémoire du colosse qui vient de disparaître et qui a poussé la société à porter un autre regard sur le handicap mental et sa prise en charge.

La confiance pour toute pédagogie

Le destin de Jean Vanier peut être lu comme celui d’un parcours totalement inattendu, comme celui d’une rupture. Quel pouvait être le lien entre ce jeune homme très tôt engagé dans la marine britannique, fils du représentant du Canada à la Société des nations et le futur fondateur de l’Arche, devenu une figure respecté et emblématique pour de nombreux bénévoles dans le domaine du handicap ? Mais au-delà de ce portrait global, des indices se glissent. Jean Vanier a toujours été inspiré par l’exemple de sa mère, qui après avoir voulu devenir religieuse, a œuvré auprès des plus malheureux pour conserver dans sa vie une dimension spirituelle. Et Jean Vanier a toujours été mu par le sens du dévouement et y a été incité par la confiance parfaite de ses parents. Ainsi, quand il a 13 ans et qu’il demande à son père l’autorisation de rejoindre la marine anglaise alors que la guerre a éclaté, ce dernier lui répond : « Si tu le veux, vas-y. Je te fais confiance ». Cette confiance placée en lui par son père représentera une leçon inoubliable pour Jean Vanier qui l’a appliquée dans son approche des personnes atteintes de handicap mental. « Les gens que nous accueillons ont pour la plupart été humiliés. Quand quelqu’un est humilié, toute la relation consiste à faire advenir sa personne pour qu’il reprenne confiance en lui. Voilà la pédagogie de l’Arche » décrivait-il.

Bien plus dur que de conduire un porte-avions

Avant l’Arche, il y eut tout un cheminement. A la fin de la guerre, d’abord, le jeune officier de marine est pour toujours marqué par le retour des déportés. L’envie d’être au plus près de ceux qui ont tant souffert naît dans ces premières rencontres. Animé par sa foi catholique et habité par le désir d’ancrer sa vie dans cette dimension spirituelle, Jean Vanier démissionne de la marine en 1950 et reprend des études de philosophie. Devenu enseignant après avoir consacré sa thèse à Aristote (une thèse republiée sons le nom « Le goût du bonheur »), il rencontre au début des années 1960 le père Thomas Philippe, aumônier d’un établissement spécialisé accueillant des adultes atteints de handicap mental à Trosly-Breuil. Sa confrontation avec les résidents du centre représentent un choc pour lui. « Je savais conduire un porte-avions. Je connaissais bien la philosophie d’Aristote. Mais des personnes avec un  handicap mental, j’ignorais tout » a-t-il raconté. Et pour cause, à l’époque, les handicapés mentaux sont pour la plupart cachés, enfermés, relégués. Leurs conditions de vie dans les institutions où ils sont placés sont le plus souvent totalement indignes. C’est une révolte humaniste qui soulève alors Jean Vannier.

Communautés

D’abord, il décide de libérer deux hommes d’un asile où ils sont enfermés, Raphaël Simi et Philippe Seux. Il s’installe dans une petite ferme avec ses deux nouveaux amis, créant la première communauté de l’Arche. Son entreprise est d’abord considérée comme folle, Jean Vannier est méprisé, moqué. Mais peu à peu, des familles se rapprochent de lui, séduits par cette autre façon de considérer le handicap mental. Des "communautés" rassemblant des personnes présentant un handicap mental et des "aidants" essaiment dans la France entière et bientôt partout dans le monde : on en compte aujourd’hui 147 sur les cinq continents, dont 32 en France, réunissant plus de 5 000 membres.

Au-delà des controverses

Parallèlement à la constitution de ces lieux d’accueil, à la fois lieux de travail et de vie, Jean Vannier a tout au long de sa vie voyagé et écrit pour présenter sa vision de la foi (même si l’Arche accueillait également des personnes non catholiques) et du handicap mental. Son parcours ne fut pas toujours exempt de controverses et de polémiques. Certains ont pu lui reprocher certaines prises de position sur l’avortement (son combat en la matière a été salué par le Pape) et d’autres ont regretté son silence initial sur la révélation des abus sexuels commis par Thomas Philippe. Cependant, aujourd’hui, son message central d’une inclusion des personnes présentant un handicap mental, de l’absolue nécessité d’humaniser notre regard sur elles, demeure universel et transcendent les religions et les convictions.

Aurélie Haroche

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