L’arsenic serait responsable d’un décès sur 5 au Bengladesh

Dans les années 70 du siècle dernier, dans de nombreux pays du monde, les autorités décidèrent de creuser des puits afin de permettre aux populations rurales de disposer d’une eau exempte de germes pathogènes. Ainsi au Bengladesh, 10 millions de puits alimentés par des pompes manuelles ont été mis à la disposition des habitants. Mais cet effort louable a eu un effet secondaire inattendu. On s’est en effet aperçu, vingt ans plus tard, que l’eau délivrée par ces puits était souvent contaminée par de l’arsenic. Or, de nombreuses études épidémiologiques rétrospectives, conduites dans plusieurs pays (notamment aux Etats-Unis, à Taiwan, en Inde ou au Chili), ont montré que les intoxications chroniques à l’arsenic étaient associées (à l’échelle d’une population) à un accroissement de la fréquence de certains cancers (vessie, rein, peau, poumon) et plus généralement de la mortalité par maladies chroniques.

Plus de 11 000 personnes suivies pendant 9 ans

Pour quantifier ce phénomène et éliminer certains biais, une équipe américano-bengalaise a entrepris une nouvelle étude épidémiologique, cette fois prospective et à l’échelle individuelle.

Ce travail s’est déroulé entre 2000 et 2009 dans la province d’Araihazar au Bengladesh et 11 746 habitants ont été suivis durant ces 9 ans. Pour chaque sujet, des dosages d’arsenic ont été pratiqués dans l’eau du puits dont il se servait habituellement pour ses besoins en eau potable et dans ses urines. Ces dosages ont été répétés tous les deux ans.

Il a alors été possible de rechercher une corrélation entre la mortalité (407 morts au total sur la période) et les taux d’arsenic dans l’eau des puits, la quantité d’arsenic absorbée quotidiennement et celle éliminée dans les urines.

Une mortalité accrue de 68 % pour le quartile le plus exposé à l’arsenic

Après ajustement par les autres facteurs de risque de décès, il est apparu que le taux d’arsenic de l’eau des puits était positivement corrélé à la mortalité toutes causes confondues. La relation était à la limite de la significativité pour les taux allant de 10 à 50 microgrammes (mcg)/L, c'est-à-dire entre le seuil de tolérance de l’OMS et celui du Bengladesh, tandis qu’au dessus de 150 mcg/L la mortalité durant la période de surveillance était accrue significativement de 68 % avec un intervalle de confiance à 95 % (IC95) entre + 21 et + 133 %. Des données allant dans le même sens ont été constatées pour les taux d’arsenic dans les urines et la quantité quotidienne d’arsenic absorbée.

Un effet rémanent

La bonne nouvelle de cette étude est que les dosages itératifs d’arsenic urinaire ont montré que cette intoxication avait tendance à s’amender, mais la mauvaise est que malgré la baisse des taux d’arsenic urinaire la mortalité est restée plus élevée chez les sujets ayant été en contact avec des taux excessifs d’arsenic. 

Une mort sur 5 serait liée à l’arsenic

Cette étude a bien sûr des limites liées au terrain sur lequel elle a été pratiquée. Elle manque de puissance pour mettre en évidence une relation statistiquement

significative entre arsenic dans l’eau de boisson et mortalité pour les valeurs proches du seuil de tolérance fixé par l’OMS. Bien qu’elle soit prospective et que des ajustements aient été pratiqués, elle ne permet pas d’éliminer formellement certains biais. Il est en particulier possible, que le fait de s’approvisionner dans un puits contaminé par de l’arsenic soit associé à des facteurs de risque de décès prématuré économiques, sociaux ou biologiques non pris en compte dans les ajustements.

Malgré ces réserves méthodologiques, il faut souligner que cette étude va dans le même sens que les travaux conduits dans d’autres pays sur les dangers durables de l’arsenic dans l’eau de boisson.

Dans une extrapolation peut-être un peu hasardeuse, les auteurs estiment même que l’intoxication chronique à l’arsenic, qui concernerait entre 35 et 77 millions de Bengalis, serait responsable de 21 % de la mortalité dans ce pays.

Des solutions complexes

Compte tenu de l’ampleur du problème et de la latence des effets de cette intoxication, des programmes de lutte contre l’arsenic contenu dans la terre sont donc urgents au Bengladesh. Ils doivent peut-être aussi être accompagnés de mesures transitoires en faveur de solutions alternatives pour l’approvisionnement en eau potable des populations dépendant de puits fortement contaminés (sans revenir bien sûr aux eaux véhiculant des pathogènes…).

A l’heure où l’on débat sans fin sur l’avenir lointain du delta du Bengale, menacé d’engloutissement par la montée du niveau de la mer pour les uns, ou s’enfonçant en raison d’un phénomène géologique inéluctable sans rapport avec un quelconque changement climatique, il est sans doute plus opportun de tout mettre en œuvre dès maintenant pour permettre à ces populations d’accéder, dans les délais les plus brefs, à une eau aussi pauvre en arsenic qu’en pathogènes. 

Dr Anastasia Roublev

Référence
Argos M et coll.: Arsenic exposure from drinking water, and all-cause and chronic disease mortalities in Bengladesh (HEALS) : a prospective cohort study. Lancet 2010; publication avancée en ligne le 19 juin 2010 (DOI: 10.1016/S0140-6736(10)60481-3).

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