L’art de la fugue

Sao Paulo, le samedi 1er février 2019 – Au début, la phrase est constituée d’une suite de notes. Cohérentes, harmonieuses, mais qui ne racontent aucune histoire. Le déroulement est plaisant mais il n’est pas difficile de demeurer à distance. Mais si le talent de l’interprète parvient à transmettre une émotion, une couleur, bientôt le déroulement des notes raconte un récit, un récit très personnel, unique pour chacun. La fugue se fait rêverie et vous invite à une promenade que l’on parvient rarement à atteindre sans le pouvoir de la musique. João Carlos Martins savait faire cela. Emmener Bach vers chaque auditeur pour que la ballade opère, se mette en marche. Beaucoup avaient comparé ce spécialiste de Bach au géant Glenn Gould.

Coup de tête

Savoir maîtriser un instrument fait toujours naître une forme de fascination chez ceux qui n’ont pas fait cet apprentissage. Mais ceux qui sont passés de l’autre côté savent que ce qui semble être une magie est en réalité une somme acharnée de travail. Un constant recommencement. Et plus que tout autre João Carlos Martins a été confronté à cette sensation de devoir tout réapprendre, de devoir entièrement recommencer à apprivoiser le piano.

Le piano, il l’a d’abord appris enfant. Petit garçon au Brésil où son talent avait été repéré. Ses efforts sont récompensés : il est bientôt reconnu comme un pianiste exceptionnel, spécialiste de Bach. Mais au Brésil, le piano est loin d’être le sport national et comme beaucoup d’autres de ses compatriotes, Joao Carlos Martins joue régulièrement au football. Au cours d’un match, il est grièvement blessé au coude. Les médecins se montrent d’abord pessimistes quant à ses capacités de rééducation. Mais le jeune musicien surmonte cette épreuve et parvient à refaire glisser ses mains sur le clavier sans douleur. Mais une autre menace pèse sur sa carrière : une dystonie focale, diagnostiquée à l’âge de 18 ans, qui se manifeste par des spasmes musculaires involontaires qui affectent notamment ses mains. S’il parvient pendant longtemps à composer avec cette pathologie, les perturbations sont bientôt de plus en plus difficiles à maîtriser. Un soir, en 1970, déçu par un concert où ses mains lui ont trop fait défaut, le pianiste d’une trentaine d’années décide de mettre fin brutalement à sa carrière. Il ne touchera plus un piano pendant sept ans.

Par cœur

Cependant, le souffle ne s’éteint jamais totalement. Peu à peu, il se laisse à nouveau apprivoiser par l’instrument et le désir de jouer. Mais le destin bat une nouvelle fois la mesure : il est violemment agressé et doit demeurer hospitalisé pendant de longs mois. Grâce à un programme conçu spécialement pour lui, reposant sur l’utilisation d’électrodes et d’un programme informatique, il parvient à achever des enregistrements qu’il avait entamés dans les années 70. Mais, la gêne liée à la maladie est trop importante pour lui permettre d’assumer des représentations en public : sa main droite l’abandonne progressivement et bientôt l’ensemble de ses doigts à l’exception des pouces. Aussi, s’oriente-t-il vers la direction d’orchestre. Ses mains n’étant plus capables de tourner les pages, il apprend les partitions par cœur en se levant aux aurores et mémorise jusqu’à plus de 1 500 morceaux. Enfin, aux termes d’une vie de combat et toujours guidée par la musique, il fait ses adieux à la scène l’année dernière.

Prendre son destin en main

Dans l’ombre cependant, un des plus grands admirateurs de João Carlos Martins pressent que derrière cet adieu, la douleur de ne plus jouer du piano est encore prégnante. Ubirata Costa, ingénieur, décide alors de s’atteler à un projet ambitieux : concevoir des gants bioniques, conférant aux doigts l’énergie qui leur manque. Il apporte un premier prototype au musicien. L’espoir se mue rapidement en silence : le dispositif ne fonctionne pas. Mais João Carlos Martins veut consoler l’inventeur de sa déception et l’invite à déjeuner. La mansuétude du pianiste convainc Ubirata Costa de se remettre à l’ouvrage. Il corrige son dispositif en utilisant des matériaux plus souples : du néoprène et des pièces imprimées en 3D. Il recontacte le musicien et cette fois la magie opère, grâce à un mécanisme ‘simple’ où après chaque note jouée, les doigts sont repoussés vers le haut. Les gants, dont des dizaines de version se sont succédées, fonctionnent grâce à une petite batterie et un système de détection qui transmet l’énergie aux doigts et les repousse quand la note a été jouée. Le système est couplé à un robot capable de tourner les pages à mesure que le morceau se déroule. Peu à peu, João Carlos Martins réapprivoise le piano grâce à ses gants, se sentant comme l’enfant de huit ans qui déchiffrait ses premières partitions et découvrait le clavier.

Aujourd’hui, il peut de nouveau s’enfuir avec Chopin, Bach ou Mozart, sans la même perfection, sans la même virtuosité, mais avec une émotion renouvelée qu’il souhaite transmettre aux spectateurs du Carnegie Hall devant lesquels il jouera en février comme il y a soixante ans. 

Aurélie Haroche

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