Le maintien en liberté de l'anesthésiste mis en examen pour 24 empoisonnements sème le doute

Besançon, le vendredi 17 mai – Le mystère demeure entier, mais le maintien en liberté d’un médecin anesthésiste de Besançon, Frédéric P., alors qu’il est désormais mis en examen pour vingt-quatre empoisonnements sur personnes vulnérables (dont neuf ont entraîné la mort) pourrait semer le doute.

Ainsi, alors même que les déclarations d’Étienne Manteaux,  procureur de la République de Besançon, semblaient devoir conduire à une mise en détention provisoire du praticien qu’il qualifiait de « dénominateur commun » dans vingt-quatre affaires d’empoisonnement, après de longues heures d'audition devant le juge des libertés, Frédéric P. est demeuré libre mais placé sous contrôle judiciaire.

« Contexte de conflit aigu »

Selon le Procureur Étienne Manteaux qui s’est exprimé hier à 17 h 30, le Dr P., dont il annonçait le déferrement après 48 heures de garde à vue, a reconnu l’existence « d’actes criminels, d’empoisonnements (…) commis à la clinique Saint-Vincent » où il exerçait, mais en pointant la responsabilité d’un de ses confrères sans le nommer. Le praticien plaide ainsi l’erreur judiciaire et dénonce un emballement de la justice.

Toujours selon le Procureur, le mode opératoire observé aurait consisté « à polluer des poches de soluté de réhydratation ou des poches de paracétamol avec des anesthésiques locaux ou du potassium » et bien que le Dr P. n'ait jamais été pris en flagrant délit, le parquet affirme qu’il est au cœur « d’un faisceau d'éléments concordants ».

L'anesthésiste « se trouvait le plus souvent à proximité immédiate de la salle opératoire » et posait des « diagnostics précoces » lorsque « rien ne permettait à ce stade de suspecter un surdosage en potassium ou aux anesthésiques locaux » aurait mis en évidence l’enquête.

Il était aussi le « seul anesthésiste présent le jour de l'ensemble des événements indésirables graves suspects » ou peu de temps avant.

Le procureur a aussi tenté d’expliquer ces gestes par le « contexte de conflit aigu avec ses collègues anesthésistes ou chirurgiens » qui perdurait depuis plusieurs années. 

Emballement judiciaire

Maître Le Borne, avocat du praticien, a pour sa part fustigé «une sorte d'emballement judiciaire » et a affirmé « je n'ai à aucun moment vu dans le dossier qu'il y ait eu une quelconque reconnaissance d'empoisonnement (…). Qu'il y ait eu des anomalies dans le traitement anesthésique, c'est possible, mais (...) il n'y a aucune raison de penser que c'est le Dr P. qui en a été l'auteur (…) les éléments d'enquête ne prouvent (...) rien. Il y a une possibilité que le Dr P ait été l'auteur de ces empoisonnements mais cette hypothèse n'est pas autre chose qu'une hypothèse ».

Sans surprise, « le parquet va bien évidemment faire appel de cette décision de non incarcération dès aujourd'hui » a indiqué à l'AFP le procureur Manteaux.

Cet appel sera examiné « dans un délai de 15 jours », a-t-il précisé.

Frédéric Haroche

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Vos réactions (5)

  • Justice ? Non,mais du sensationnel vendeur

    Le 17 mai 2019

    Zéro preuve et le procureur poursuit, avec une demande d'incarcération injustifiable (sinon de vouloir faire craquer l'accusé, ou de le punir de ne pas avoir avoué ! ) : ce n'est ni professionnel... ni juste !

    Et les journalistes de répéter ces accusations sensationnelles sans précautions, et en avançant des "explications "!
    Le JIM devrait publier un rappel de l'affaire de Poitiers en 1980 : les deux anesthésistes avaient fini par être discrètement relaxés...

    Dr François Chassaing

  • Souvenons nous de l'affaire de Poitiers

    Le 18 mai 2019

    Tout d'abord, merci à JIM de ne pas révéler l'identité de l'anesthésiste, même si c'est un secret de Polichinelle. Honte à l'ordre des médecins qui condamne sans procès un présumé innocent. Comment celui-ci va-t-il pouvoir vivre, sans revenus ?

    Ceci dit, à ce stade de ce que nous, public, savons de cette affaire, il apparaît que les conflits d'ego, la tortuosité de l'esprit humain, entraînent des drames épouvantables. Souvenons nous de l'affaire de Poitiers, au cours de laquelle un conflit entre deux anesthésistes avait permis à l'un d'entre eux de commettre l'irréparable en truquant un appareil d'anesthesie après un accident lié à son incompétence, afin d'accuser le rival. Bien sur, le procès en assises avait relaxé tout le monde concernant un crime. L'erreur médicale avait été judicieusement oubliée, peut être du fait de l'identité du fautif, issu d'une famille réputée de médecins au talent héréditaire.

    Cela mérite de faire observer aux gérants de cliniques et d'hôpitaux, le coût exorbitant de ce genre de conflits entre médecins. Plutôt que de mettre en pratique le vieux principe Machiavelien de "diviser pour régner", il serait plus avisé de mettre en œuvre des conciliations entre praticiens un peu trop nourris aux hormones par l'université. Je note également la profonde tristesse d'une âme pathétiquement demandeuse de reconnaissance. Quelle solitude. Les médecins ne sont ils pas sélectionnés sur leur immaturité, puisqu'ils ne sont confrontés à la vraie vie qu'après dix a quinze ans d'études.

    Tout ce que je décris n'est pas mesuré par les accréditations. Le facteur humain n'est simplement pas pris en compte.

    Dr Jean-Marie Alard
    Anesthésiste réanimateur

  • Les conflits entre médecins sont trop méconnus

    Le 19 mai 2019

    Vous avez raison Dr Alard.

    Le hasard m'a fait rencontrer le pharmacien de Poitiers au cours même des procès de ces anesthésistes.

    Sa version : le patron d'anesthésie, responsable de ce décès, puisque c'était lui qui avait inversé les tuyaux de gaz pour faire une leçon sur le vif à ses deux élèves, n'était pas incompétent, comme certains le disent, mais débordé par le téléphone.

    Il avait laissé la surveillance de la malade induite à une infirmière, son épouse. Celle-ci ne savait pas qu'il faut remettre à l'air les opérés qui ont des problèmes avec les gaz.

    Le téléphone ne cessait de sonner pour lui dans le couloir et c'est cela la vraie raison de cet accident. Trop de charges avec tous les blocs à surveiller de loin !

    Et ce genre de choses peut se poursuivre de nos jours si la crise de recrutement se poursuit.

    De plus les administratifs ne le savent pas : il est risqué de mettre ensemble des médecins formés dans des facultés de médecine différentes surtout s'agissant des chirurgiens.

    Heureusement que, de nos jours, parfois on peut écouter son portable au bloc et y mettre du MOZART avec l'accord du chirurgien bien entendu.

    Dr JD, urologue en retraite, pardon en retrait

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