Le Samouraï intouchable

Tokyo, le samedi 15 mars 2014 – Le bruit, le tourbillon, la foule ont sans doute dû l’étourdir, bien que rien ne semble devoir effrayer réellement ce robuste paysan, à la mine toujours affable. Cependant, après trois ans passés avec la seule compagnie du silence et le frôlement des bêtes qu’il a secourues, soudainement, l’aéroport, l’empressement des journalistes, les mains tendues des militants ont sans doute créé un contraste saisissant. Pour la première fois depuis 2011, Naoto Matsumura n’était pas à Tomokia le 11 mars. La triste célébration, les minutes de silence, l’inquiétude, les questionnements, la colère, c’est en Europe, en France qu’il a choisi de les vivre. Autour de la centrale de Fessenheim d’abord, il a participé aux manifestations anti nucléaires organisées en ce jour de commémoration du tremblement de terre japonais et de l’accident nucléaire qu’il a provoqué à Fukushima. Son premier geste fut de sortir un compteur Geiger et de lancer avec sa bonhomie habituelle « Ca va, c’est normal ».

Des situations très similaires au Japon et en France

Cette remarque aurait pu laisser croire à l’absence de militantisme du « dernier homme de Fukushima », pour reprendre le titre de l’ouvrage que lui consacre le journaliste et photographe Antonio Pagnotta. Son discours tenu ce même 11 mars au Parlement européen, ainsi que toutes ses déclarations à la presse japonaise et internationale démontrent qu’il n’en est rien. Celui qui n’avait jamais manifesté jusqu’alors, celui qui se montrait parfaitement confiant dans les installations nucléaires de son pays, est depuis le 11 mars 2011 un farouche opposant à l’industrie nucléaire. Pour lui la menace plane partout et en particulier en France. « Au Japon, il y a 54 réacteurs, vous en avez 58. Le prochain accident nucléaire, ce sera soit au Japon, soit en France. Je pense qu’EDF estime que les centrales nucléaires françaises bénéficient d’une technique de meilleure qualité. Tepco, c’était pareil. Ils nous disaient qu’il n’y avait pas de danger, que c’était sûr ». 

Parias de la société

C'est pour délivrer ce message qu'il a accepté de quitter son village natal, où sa famille détient une exploitation agricole depuis cinq générations et de se rendre en France et en Allemagne pour un voyage qui s'achèvera le 21 mars. Il a répondu à l'invitation de militants anti-nucléaire et d' Antonio Pagnotta. Ce dernier a appris l'existence de Naoto Matsumura grâce à des journalistes américains de l'Associated Press ayant pu réaliser un reportage dans la zone interdite autour de la centrale.

Lorsque l'ordre d'évacuation est donné par les autorités japonaises, alors que sont confirmés les graves dommages provoqués par le séisme sur la centrale de Fukushima et les risques possibles pour la population riveraine, Naoto et sa famille comptent parmi les premiers concernés. Leur village, est situé à 12 kilomètres de l'installation nucléaire. C'est à contre cœur qu'il quitte l'exploitation familiale et qu'il gagne Iwaki. Là, il fait face à l'hostilité des proches qui auraient dû l’accueillir et de la population locale : les réfugiés de Fukushima sont loin de susciter une quelconque pitié. Au contraire, ils sont craints et rejetés comme des parias en raison de la peur des radiations. « La souillure radioactive a entraîné une discrimination de la population évacuée (…). Les réfugiés de Fukushima sont considérés comme des « intouchables », des personnes dont les gènes peuvent être porteurs de malformation futures », explique Antonio Pagnotta. C'est dans ce contexte que Naoto Matsumura est autorisé avec quelques autres à regagner pour quelques heures sa terre, afin de récupérer certaines affaires. Le royaume du silence qu'est devenu ce no man’s land est hachuré de toute part par les cris des animaux affamés. Beaucoup sont livrés à eux-mêmes, certains ont été enfermés par leurs propriétaires, persuadés de pouvoir revenir rapidement prendre soin d'eux. Naoto Matsumura commence alors à nourrir des chiens, des chats, des cochons. Ce shintoïste vit dans la conviction qu'aucune espèce n'est supérieure à une autre. Entouré de ces animaux qu'il refuse de livrer à l'abattage et échaudé par le souvenir de l'accueil glacial à Iwaki, Naoto Matsumura décide alors de rester. Seul dans cette zone désertée qui sera bientôt envahie par la végétation et livrée au silence.

Un ermite qui force l’admiration mais qui soulève des questions

Les conditions de vie sont rudimentaires. Dans les premiers temps, Naoto Matsumura recharge son téléphone portable à l'allume cigare de sa voiture comme l'a raconté Antonio Pagnotta à JOL Press. Puis grâce aux reportages de journalistes, il reçoit des soutiens de Japonais, émus notamment de son combat en faveur des animaux. Antonio Pagnotta viendra à son tour le rencontrer. Lorsqu'il s'est rendu dans la zone sinistrée, il prend rapidement la décision de retirer son masque à gaz. « Lorsque je me suis trouvé face à Naoto Matsumura en pleine nuit, je me suis rendu compte qu’il m’était impossible de communiquer avec le masque à gaz. C’était le premier problème que je devais résoudre pour pouvoir réaliser mon reportage. Le second problème était sa dignité ; il m’était impossible de ne pas être en empathie avec lui, en égal dans sa souffrance. Son courage et son humanité étaient tels que deux choix s’offraient à moi : je devais m’en aller où me montrer à la hauteur de son courage », rapporte-t-il très admiratif.

L’attitude de Naoto Matsumura n’est cependant pas sans ambiguïté : tout en dénonçant avec force les dangers des installations nucléaires, il a délibérément choisi de s’exposer à tous les risques. Un choix qui ne peut pas être totalement légitimité pas son désir d’être un témoin absolu de cette catastrophe. Aujourd’hui sa santé est étonnement bonne mais il est évidemment un sujet très à risque, un « champion de la contamination » selon l’expression de certains médecins. Récemment, le gouvernement japonais a annoncé qu'un retour dans une petite partie de la zone condamnée serait possible. Reste à savoir si Naoto Matsumura se sentira vraiment moins seul.

Aurélie Haroche

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