Les experts se prononcent sur l’utilité de la mélatonine en psychiatrie chez l’adulte

Découverte vers 1958, la mélatonine est, depuis quelques années, l’objet d’un engouement particulier de la part du grand public et des professionnels de santé dans le domaine du sommeil. De plus, cette hormone suscite beaucoup d’intérêt hors du champ habituel des recommandations pour le traitement de certains symptômes survenant dans différentes pathologies psychiatriques. Une mise au point semblait nécessaire. C’est la raison pour laquelle la Société française de recherche et de médecine du sommeil (SFRMS) a mandaté un groupe de 11 experts afin d’élaborer un consensus sur les indications de la mélatonine et les conditions de prescription. Les conclusions de ce groupe de travail ont été présentées au cours d’une session du Congrès du sommeil en novembre 2017 (1). Et, la partie concernant « l’utilisation de la mélatonine dans les troubles psychiatriques chez l’adulte » vient de faire l’objet d’une publication dans la revue L’Encéphale (2). Zoom sur les principales conclusions.

Des effets chronobiotiques et chrono-hypnotiques

Sécrétée essentiellement pendant la nuit (son taux nocturne est 10 fois supérieur à celui de la journée avec des variations individuelles), la mélatonine remplit plusieurs fonctions physiologiques dont la plus importante est la synchronisation des rythmes biologiques des individus en réponse au cycle jour/nuit. La mélatonine exogène, pour sa part, présente plusieurs effets similaires à ceux de l’hormone endogène dont une « action chronobiotique » avec la mélatonine à libération immédiate (LI), qui permet d’induire une avance de phase du sommeil. Par ailleurs, à partir d’une dose de 2 mg, la mélatonine exogène exerce aussi un effet « soporifique » (chrono-hypnotique) dose-dépendant (voir figure ci-dessous d’après Geoffroy PA et coll. Encéphale 2019, [2]).


Différencier les doses, la libération immédiate et la libération prolongée

La mélatonine a un statut réglementaire variable en Europe. En France, elle est inscrite depuis 2011 sur la liste II des substances vénéneuses destinées à la médecine humaine. Cependant, en 2015, la dose de 1 mg par unité de prise a été exonérée de la réglementation par un arrêté qui a été annulé deux ans plus tard par le Conseil d’État. Actuellement, suite à une décision administrative de la DGCCRF (Direction générale de la concurrence de la consommation et de la répression des fraudes), les compléments alimentaires contenant moins de 2 mg de mélatonine par prise sont autorisés et en vente libre. A ces doses, on trouve la mélatonine sous diverses formes (comprimé, solution, spray…) et, le plus souvent, il s’agit de mélatonine LI dont la demi-vie est très courte (environ 30 minutes). Soulignons qu’en 2018, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire alimentation, de l’environnement, et du travail) a insisté sur le fait que la vigilance devait être de mise avec ces compléments alimentaires et qu’il n’était pas recommandé de les utiliser sans l’avis d’un médecin « en raison des interactions pharmacocinétiques et pharmacodynamiques possibles entre la mélatonine et certains médicaments » (3).

A partir de 2 mg, la mélatonine conserve son statut de médicament et sa délivrance nécessite une prescription médicale. Une forme à libération prolongée (LP), mimant la sécrétion endogène et pouvant corriger une diminution de production, a été développée. Il s’agit de Circadin® 2 mg, la seule mélatonine disponible en comprimé à libération prolongée. Pour rappel, cette dernière a été autorisée en 2007 par l’Agence européenne des médicaments (EMA) dans l’insomnie primaire caractérisée par une mauvaise qualité du sommeil chez les patients de 55 ans ou plus. A noter que Circadin® 2 mg bénéficie aussi désormais d’une autorisation temporaire d’utilisation pour les enfants de 6 à 18 ans dans les perturbations du sommeil secondaires à un trouble du spectre autistique ou dans certaines pathologies neuro-génétiques comme les syndromes de Rett, de Smith-Magenis et d’Angelman, ou dans la sclérose tubéreuse de Bourneville complexe.

Insomnie, troubles thymiques, schizophrénie, TDAH…

L’intérêt de la mélatonine est confirmé dans plusieurs situations avec troubles du rythme circadien ou du sommeil :

1/ syndrome de retard de phase pour la mélatonine LI à petites doses < 1 mg de 2 à 6 h avant le coucher (4),
2/ insomnie chronique ou mauvaise qualité de sommeil pour la mélatonine LI ou LP à des doses plus importantes (2 à 5 mg) 30 minutes à 1 h avant le coucher (4). Chez les sujets de plus de 55 ans, les auteurs recommandent de favoriser la mélatonine LP à l’instar des indications de Circadin® 2 mg validées par l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé).

Par ailleurs, les indications de la mélatonine pourraient s’élargir. Ces experts concluent en effet que : « la mélatonine exogène peut présenter un intérêt dans la prise en charge des patients ayant un trouble psychiatrique stabilisé ou en rémission. Dans ce cadre, elle pourrait prévenir une rechute quand coexiste une insomnie ou un sommeil de mauvaise qualité et, particulièrement, en cas de retard de phase. » « Dans les troubles de  l’humeur, dans les troubles du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH) et dans la schizophrénie, la mélatonine peut aussi constituer un traitement adjuvant de l’insomnie au moment des phases aiguës de ces maladies (voir encadré) ». En revanche, les experts ne recommandent pas la mélatonine pour la prise en charge de la dyskinésie ni du syndrome métabolique associés aux traitements anti-psychotiques.

Sans oublier les pathologies anxieuxes et somatoformes

Par ailleurs, ce consensus souligne l’intérêt de la mélatonine pour la prise en charge des symptômes de l’anxiété chez les patients en période péri-opératoire (prise de 5 à 12 mg de mélatonine LI, 1 à 2 heures avant l’intervention) (grade A). Les troubles de type somatoforme (douleurs de la fibromyalgie, symptômes de l’intestin irritable, du syndrome dyspeptique fonctionnel et de la dysfonction de l’articulation temporo-mandibulaire) peuvent également bénéficier de la prescription de mélatonine LI (grade B). Dans ces cas, des doses supérieures aux doses standard pourraient être nécessaires délivrées en 2 prises quotidiennes.

Popularisée comme « hormone du sommeil », la mélatonine n’a sans doute pas encore livré tous les secrets de ses applications possibles. A suivre…

Mélatonine dans les troubles de l’humeur, la schizophrénie et les TDAH
  • Dans le trouble bipolaire, la mélatonine LI et LP peut être utile en traitement adjuvant de l’insomnie chez les adultes souffrant d’un trouble bipolaire ou d’une dépression majeure (grade C) ou encore de schizophrénie surtout en cas de retard de phase (grade C pour la mélatonine LI). De petites doses de mélatonine LI (0,1 mg) pourraient aussi avoir un effet antidépresseur dans la dépression saisonnière qu’il y ait un retard ou une avance de phase (grade B).
  • Dans les troubles du déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH), la mélatonine LI peut être intéressante en cas d’insomnie chronique, surtout chez les patients en retard de phase (opinion d’expert).

Dr Isabelle Birden

Références
(1) « Enfin un consensus sur la mélatonine ! » JIM.fr le 5 décembre 2017.
(2) Geoffroy PA et coll.: The use of melatonin in adult psychiatric disorders: Expert recommendations by the French institute of medical research on sleep (SFRMS). Encéphale 2019.
(3) Claustrat B et coll. : A propos de l’avis de l’Anses sur les risques liés à la consommation de mélatonine 2018 ; 15 : 92–4.
(4) Burgess HJ et coll. : Human phase response curves to three days of daily melatonin: 0.5 mg versus 3.0 mg. J Clin Endocrinol Metab 2010 ; 95 : 3325–31.

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