Les médecins sont-ils des fromagers comme les autres ?

Paris, le samedi 11 mai 2019 – Les enquêtes d’opinion se suivent et se ressemblent : les médecins et plus encore les généralistes sont très appréciés de la population française. Les sondages régulièrement réalisés sur le rapport entre les médecins et les Français mettent en effet en évidence un très haut niveau de confiance, que même les réseaux sociaux, quelques scandales et les troubles du temps, ne parviennent pas à réellement réduire. Parallèlement, les médecins libéraux sont nombreux à évoquer les commentaires de leurs patients sur la faiblesse de leurs émoluments, anecdotes qui témoigneraient qu’au moins une partie de la population est loin de considérer que les rémunérations des praticiens sont exagérées ou indues.

Loin du piédestal

Dès lors comment expliquer (au-delà d’une tendance qui frappe régulièrement tout être humain) que les médecins aient souvent (et notamment récemment) le sentiment de ne pas être reconnus à leur juste valeur, d’avoir perdu une partie de leur reconnaissance, d’être mal aimés ? Sur les réseaux sociaux, nourris par des patients déçus, mais aussi des représentants politiques ou tout simplement des citoyens mécontents, le doc bashing ferait rage. Ici, les médecins sont décrits comme des nantis privilégiés peu soucieux de leurs congénères et qui préféraient soigner leur tranquillité plutôt que leurs patients. Quand l’image d’Epinal avait une tendance à l’idéalisation un peu forcée, la caricature d’aujourd’hui n’est pas exempte d’une certaine exagération. En tout état de cause, la descente du piédestal ou plus certainement le balancier entre une confiance toujours marquée et des remontrances si vives est douloureux. Ces deux facettes ne sont pas nécessairement totalement contradictoires. Il semble que l’amour des Français pour les médecins se double d’exigences rarement exprimées dans d’autres circonstances. Si beaucoup ont fait leur deuil d’une classe politique honnête, efficace et responsable, vis-à-vis des médecins la confiance se mérite. Elle est accordée à la condition que le sacerdoce demeure l’engagement minimum. Surtout, elle s’ancre sur des mythes qui font du médecin certes une personnalité respectable, mais également un citoyen privilégié par la société.

Vivre en travaillant trois jours par semaine

Ces exigences ont été résumées il y a quelques semaines dans l’émission très populaire Les Grandes Gueules diffusées par RMC par Johnny Blanc, fromager. Dans une intervention qui a été remarquée et commentée abondamment sur les réseaux sociaux, le commerçant a fustigé l’attitude selon lui irresponsable des médecins. « Je ne connais personne qui peut vivre en travaillant trois jours par semaine. Quand t'es médecin tes dix ans d'étude, c'est l'Etat qui les a payées alors peut-être tu as un minimum de retour sur investissement et que tu n'as pas que des droits. J'ai du mal à comprendre pourquoi une infirmière qui fait une d'école d'infirmière doive rendre cinq ans à l'hôpital où elle fait ses cours et qu'un toubib pourrait faire ce qu'il veut n'importe où n'importe comment » avait lancé Johnny Blanc qui avait poursuivi en analysant les difficultés des services des urgences. « Pourquoi tout le monde file aux urgences à 18h ? Parce que tu ne peux plus avoir de médecins nul part donc forcément tu vas aux urgences » avait-il poursuivi.

Objectif National de Dépenses d’Alimentation en Fromage

Même s’il ne faisait que reprendre des arguments pour beaucoup éculés, la sortie médiatisée de Johnny Blanc n’est pas passée inaperçue. Quelques médecins lui ont adressé une réponse cinglante. Ainsi, Jérôme Marty, patron de l’Union française pour une médecine libre (UFML) a ironisé sur le blog de son organisation : « Renversons la problématique… l’achat de fromage est désormais remboursé. La France traversant une crise économique, l’emploi se fait plus rare et les cotisations basées sur les salaires à l’organisme chargé du remboursement viennent à manquer. Il est créé l’ONDAF : Objectif National de Dépenses d’Alimentation en Fromage. Les prix de vente sont désormais fixés par l’État. Afin de ne pas dépasser l’ONDAF, toute évolution des prix à la hausse devient rare, et on finit par avoir une déconnexion totale entre le prix de vente (le plus bas d’Europe) et la réalité du coût du produit. Parallèlement, la profession fromagère se voit de plus en plus encadrée administrativement, des objectifs lui sont fixés, des cadres, des procédures… Il est créé des ARF Agences Régionales du Fromage qui veillent au respect de ces procédures et des pratiques. Les fromagers qui doivent des comptes aux ARF et à l’organisme chargé du remboursement du fromage à ses acheteurs se voient imposer de plus en plus de temps administratif. Le métier en proie à des difficultés économiques devant les faibles tarifs de vente, et perdant de son attractivité voit de plus en plus de fermetures, et de moins en moins de volonté de création immédiate de fromageries. Ceux qui restent voient les demandes en fromages augmenter devant la baisse du nombre de fromagers et un vieillissement de la population qui augmente le besoin en calcium. Or ils ont dû licencier, les tarifs fixés pour les fromages au sein de l’ONDAF ne leur permettant plus de salarier comme auparavant. Ils doivent faire plus d’actes de vente pour répondre à la demande, dans des conditions plus difficiles, ils s’épuisent. Les taux de burn out chez les fromagers explosent, les suicides rejoignent même les taux de l’éducation nationale ou des forces de l’ordre. Face au manque de fromagers et à la demande de fromage toujours plus grande il se trouve des politiques pour réclamer l’obligation de leur installation et l’augmentation de leurs plages d’ouvertures, notamment les maires dont les villages n’ont désormais plus de fromager. Il leur est reproché le financement de leurs études par l’État qui ne les a pourtant pas plus financées que d’autres professions. Ils ont pourtant. pendant celles-ci fait nombre de stages pour de très faibles rémunérations, pendant lesquels ils ont permis à de grosses fromageries de tourner. Les fromagers ont en quelques années vu leur métier saccagé par les décisions politiques et économiques, ils ont pourtant fait face au prix de l’épuisement permettant au système de survivre et de masquer ses erreurs, ils vivent les conséquences de ces erreurs comme les français, et sont désormais transformés en cause du problème par les politiques et des idiots utiles… Nous aurions pu également parler de la pénurie de nombre de fromages en lien avec les prix d’achats fixés par l’ État (un des plus bas du monde) qui fait que les producteurs privilégient désormais d’autres pays en priorité mais c’est une autre histoire…. Les fromagers accepteraient-ils dans ces conditions d’être traités d’enfants gâtés ? », achève Jérôme Marty.

5 000 euros par mois mais pour combien d’heures de travail ?

Si cette leçon vaut bien un fromage et si elle a été répétée le 9 mai par le patron de l’UFML invité par les Grandes Gueules à répondre à Johnny Blanc, sur Twitter les polémiques demeurent enflammées. L’image d’un médecin ne travaillant que trois jours par semaine est notamment reprise à l’infini. Face à ce calcul, le docteur Marion Lagneau, sur son blog Cris et Chuchotements répond : « Mais Mr Blanc, quand un médecin est fatigué à 18 heures, que savez-vous de sa journée ?  Il a souvent 10 heures de travail à cette heure ci, avec à peine le temps du repas. Et, puis, comptez vous-même,  3 jours par semaine 8h-20 h cela fait 36 heures de travail ; ajoutez-y les temps administratifs, et des consultations en Ehpad, ou à l’hôpital ou en centre de santé, en plus, et vous arrivez facile aux 40 heures. Pourquoi, au nom de quoi, les médecins devraient-ils accepter de faire 8h-20 h,  5 jours par semaine toutes les semaines ?  C’est ce que font pas mal de médecins d’ailleurs, mais ils aimeraient avoir une reconnaissance pour cela, et pas qu’on leur dise combien ils doivent gagner et à quelle heure ils doivent bosser ». Au-delà des remarques du "chroniqueur" des Grandes Gueules, Marion Lagneau observe : « Il n’y  a jamais d’enquête sur ce que les gens pensent des coiffeurs (…)  ni sur leur jugement des boulangers ou des plombiers, ou des garagistes. En revanche, sur les médecins, tout le monde est invité à donner son avis, lors de multiples enquêtes. Peut-être que cette légende qui affirme que la société nous a payé nos études, laisse penser à tous qu’on leur appartient un peu, et que cela leur donne un droit de regard sur notre pratique, puisqu’ils nous auraient, parait-il, payé notre formation par leurs impôts.  C’est ainsi que les dernières semaines, les médecins ont appris ce que les gens estiment qu’ils devraient gagner mensuellement.  Selon un baromètre de la Drees , à la question "Que devraient gagner en moyenne les médecins généralistes ?", la réponse est : 5000 euros net par mois. Qu’est ce qui donne à un public questionné par sondage,  les compétences pour estimer ce qu’un médecin devrait gagner ? Bien sur, toute personne sondée a forcément déjà bénéficié d’une ou plusieurs consultations médicales. Pour autant,  avoir consulté un ou des médecins, avoir été soigné à l’hôpital, ou en clinique, s’être rendu aux urgences, tout cela confère t’il l’aptitude à estimer la rémunération d’un médecin ?  Sans compter que le gain est une chose, mais quid du temps de travail pour gagner 5000 euros ? (…) Pour résumer, les gens pensent (…) en règle générale qu’il serait bien qu’un généraliste gagnât  5000 euros net par mois, mais pas pour 35 heures par semaine. Ni même pour 39 heures. Pour mémoire, rappelons que le temps de travail légal d’un médecin est de 48 h/semaine max. Nous sommes, je crois, la seule profession pour laquelle ce temps de travail max est admis comme la norme, et surtout pas payé selon les heures effectuées ».

La médecine qu’on mérite

Au-delà de la question de la rémunération et du temps de travail, une grande partie des critiques formulées contre les médecins et qui dépassent le phénomène aigri du "doc bashing" à coup de polémiques sur les réseaux sociaux concernent la liberté d’installation. A cet égard, Marion Lagneau remarque : « Car non content de souhaiter qu’on ne gagne pas très bien notre vie, (…) voici que l’on demande aussi au public, sondage Ipsos à l’appui, où les médecins doivent s’installer. (…) Ce sondage Ipsos nous apprend alors que Les Français sont "massivement favorables" à une meilleure répartition des médecins "quitte à leur imposer leur lieu d’exercice" en début de carrière. Pour autant, (…) je suis sure que 100 % des sondés  refuseraient qu’on leur impose de travailler là où ils souhaiteraient envoyer les médecins. (…) En gros, ces sondages nous démontrent à quel point les critères de jugement des médecins sont féroces et superficiels. Alors que l’essentiel, à ce qu’il nous semble, nous médecins, c’est la compétence, la formation continue, et aussi la stabilité intellectuelle et mentale du médecin.  Or, ce que demandent les gens, c’est le médecin au coin de la rue,  hyperdisponible aux heures qui les arrange, pour un prix modique, et… qu’il soit à l’heure, bien habillé, beau parleur, qu’il garde longtemps le patient  dans son cabinet, sans l’avoir fait attendre… Sachez que l’on a, en médecine comme en toute chose, les médecins qu’on mérite » achève-t-elle.

Le serment d’Hippocrate : point Godwin de la médecine

La détresse et la colère que l’on ressent dans ces posts de médecins s’expliquent en partie par le fait que ces critiques ne sont pas uniquement formulées par des citoyens sur internet ou dans des émissions quelque peu populistes. Elles sont également soutenues par des représentants politiques comme l’avaient illustré les premiers débats parlementaires autour de la loi de santé. Ici, comme l’avait remarqué le docteur Martin Ambroise dans un texte diffusé sur internet (et publié par le Quotidien du médecin), les invectives laissent la place à un « argument d’autorité, plus médiocre et malhonnête encore, du serment d’Hippocrate. Ah, le fameux serment d'Hippocrate (…). Mais que contient-il, alors, ce serment d'Hippocrate, ce serpent de mer pour député à court d'idée, cet argument d'autorité qui devrait enchaîner le médecin à son sacerdoce ? Surtout, et dès que les médecins portent, hélas trop rarement, de façon unitaire, des revendications en rapport avec ce qu'ils ont vécu ou vivent, le serment d'Hippocrate s'abat sur eux de la bouche de gens qui sauraient mieux, comme une sorte de point Godwin de la médecine. Sur nos honoraires, et leurs montants qui ne nous placent pas, pour les tarifs opposables, dans le haut du classement de l'OCDE : serment d’Hippocrate ! "Je donnerai mes soins gratuits aux indigents et à quiconque me les demandera". Ce que nous faisons, que ce soit par le tiers payant "social" (CMUC, AME), ou par humanité et décence. (…) Qu'on arrête de me parler d'argent. Je ne vole personne et la Sécurité sociale n'est qu'un tiers payeur, pas mon employeur. Et pour mes consœurs et confrères du secteur II, demandez-vous pourquoi l'État a préféré laisser filer les compléments d'honoraires plutôt que de revaloriser les tarifs opposables à hauteur de l'augmentation des outils techniques et des cotisations assurantielles. La responsabilité incombe à ceux qui n'ont pas eu le courage de faire accepter aux électeurs une augmentation des cotisations pour l'Assurance-maladie, tout en imposant la mutuelle d'entreprise, offrant un boulevard aux complémentaires privées pour s'en remettre plein les poches » observe le praticien. Ce dernier poursuit : « Sur nos études, payées comme tous les autres étudiants de France à l'université par le contribuable, et qui devrait nous contraindre, nous seuls, à aller là où il n'y a plus de service public, plus d'école, et pas d'emploi pour nos compagnes : serment d'Hippocrate ! J'ai beau chercher dans le serment que j'ai prêté : rien ne m'oblige par déontologie à aller m'installer sous contrainte, pour éviter aux incapables politiques, qui de numerus clausus en ECN, d'ordonnances Juppé en loi Touraine, ont contribué à dégoûter les jeunes de l'installation libérale, et se rendent compte qu'il est plus facile d'enfoncer la tête des médecins sous l'eau que d'assumer leur indigence en politique de santé depuis 40 ans. Je n'ai de compte à rendre que devant mes patients, et ils ont les moyens de se défendre » observe-t-il encore.

Il conclut en remarquant avec une certaine amertume qu’il serait impossible d’imposer aux représentants politiques un serment similaire à celui d’Hippocrate. Un diagnostic que beaucoup sans doute partageront en relisant les blogs et écrits de :

Jérôme Marty : https://www.ufml-syndicat.org/le-fromager-et-les-enfants-gates/
Marion Lagneau : https://cris-et-chuchotements-medicaux.net/2019/04/29/le-monde-fascinant-de-la-medecine-vu-par-les-enquetes-grand-public/
Martin Ambroise : https://fr.scribd.com/document/404235739/Les-Politiques-Hippocrate-et-l-ingrat-corporatiste-Docteur-Martin-Ambroise

Aurélie Haroche

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Vos réactions (9)

  • Mettre les points (ou poings) sur les i

    Le 11 mai 2019

    Il est grand temps de faire passer la réalité des journées sans fin que je vis (j'accepte de les vivre mais pas d'être dénigré).

    Dr Xavier Jacques Weber

  • C'est dingue le nombre de frustré(e)s...

    Le 11 mai 2019

    ...qui ne pardonneront jamais à d'autres d'avoir été capables de devenir médecins...ces dégueulis à répétition sur la toile en témoignent, mais ça ne date pas d'hier.

    Pour le plaisir, je vais citer (de mémoire) un passage des "hommes en blanc" d'André Soubiran; ça se passe dans les années 1930, dans un grand hôpital parisien, et un interne rouspète au sujet de sa dernière garde, à cause d'un patient qu'il a du recevoir à trois heures du matin pour un problème de constipation: "il y serait pas allé depuis la guerre, aux cabinets, j'aurais compris mais là, je lui ai fait remarquer qu'il exagérait un peu: c'est qu'il l'a mal pris, comme quoi c'était avec ses impôts que j'étais payé, etc. je me suis demandé si j'allais gifler ce citoyen revendicatif, ou lui mettre mon pied quelque part, mais je me suis dit que ça allait encore faire des histoires, alors je lui ai mis mon doigt dans le fondement, des fois qu'il aurait eu quelque chose, et après je lui ai offert un doigtier, et je lui ai demandé si, pour trois cent francs par mois, il se lèverait en pleine nuit pour m'en faire autant. J'espère qu'il aura compris"
    Pas mal, non ?

    Dr Jean-Marc Ferrarini

  • On aura la médecine que l’on mérite

    Le 11 mai 2019

    Johnny Blanc oublie que les français (ceux qui payent des impôts donc une petite partie des français) payent l’université de leurs enfants que ce soit des lettres à la médecine. Que les médecins formés et en libéral payent et contribuent donc largement à l’éducation gratuite des lycéens avec leurs impôts. Que les libéraux ont 90 jours de carence donc pas intérêt d’être malades et donc de travailler comme des esclaves déjà qu’ils travaillent 54 h/semaine. Si son médecin travaille 3 jours et demi par semaine en attendant sa retraite à 67 ans c’est qu’il est épuisé alors que d’autres français partent à la retraite entre 55 et 62 ans, 62 étant l’âge officiel de la retraite. Enfin le véritable prix de la consultation est de 12 € nets (77763€ de revenus chiffre CARMF) pour 54 h par semaine et 6300 actes par an en moyenne pour un médecin généraliste.

    Pendant ce temps personne ne s’étonne de payer 150 $ la consultation chez un médecin généraliste au Canada ou que les nouveaux zélandais proposent un salaire entre 160 000 et 210 000€ par an aux « overseas » pour venir travailler chez eux.

    Si Johnny Blanc veut que les médecins remboursent leurs études comme si c’était une grande école alors je lui demande s’il serait d’accord pour payer 140 € la consultation comme aux USA puisque là bas les médecins empruntent pour étudier?
    Et dans ce cas comment faire avec tous les médecins roumains qui vont déserter leur pays et donc entraîner une désertification déjà actée alors qu’on est à 25€ la consultation ?

    Johnny blanc ainsi que les journalistes « bobos » des grandes gueules ne réfléchissent pas. Ils sont dans la mouvance des coupeurs de tête ceux des soi-disants nantis. Méfions nous de la médecine que l’on va avoir dans les prochaines années j’ai bien peur qu’à ce rythme on ait plus que nos yeux pour pleurer.

    Dr F.L. MG.

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