Les trames de sa vie

Paris, le vendredi 15 mars 2019 – Un livre de souvenirs est un vent doux qui permet de se balancer tendrement entre hier et aujourd’hui, de partir, enfant aventurier, à la recherche d’échos ou au contraire de trésors à jamais perdus. Un livre de souvenirs déroule le fleuve d’une vie entre les racines profondes d’aïeux aimés pour se jeter vers des désordres encore inconnus et qui souvent inquiètent un peu. Un livre de souvenirs est au-delà de la multiplicité des anecdotes, des allers retours entre hier et maintenant, la promesse d’un fil, d’une recherche de cohérence pour comprendre un peu sa propre existence et tenter d’aider les autres à s’emparer de la leur. Tel est le livre du docteur Olivier Kourilsky, La médecine sans compter.

Le plus beau métier

A le voir jubiler à composer des romans policiers, même si certains avaient pour décor la médecine, certaines de ses connaissances (notamment au JIM qu'il a tenu sur les fonts baptismaux à la fin des années 70 du siècle dernier) se désespéraient de ne le voir jamais écrire sur la médecine. Pourtant, les récits malicieux habitent toujours ses conversations et son regard sur la médecine d’hier et d’aujourd’hui est aiguisé, une combinaison riche de promesses pour un livre personnel. Et Olivier Kourilsky s’est finalement laissé convaincre. « En cinquante ans de médecine hospitalière, on engrange quantité de souvenirs, parfois bouleversants, parfois drôles. Je me suis toujours refusé à me livrer à cet exercice. Voilà que j’y cède » écrit-il en introduction évoquant son envie d’évoquer dans une période un peu troublée le « plus beau métier » qui soit « si on l’exerce avec son cœur », sans compter.

Un métier de famille

La vie d’Olivier Kourilsky est nourrie par les autres, ceux qu’il a aimés et ceux qu’il a soignés. Ils tissent une toile serrée qui est l’horizon de son existence.

D’abord, ce fut la famille. Cette famille décrite comme fière et bienveillante, favorisant l’émulation entre frères et sœurs et la cohésion. Olivier Kourilsky rend ainsi un hommage appuyé à son père, Raoul Kourilsky qui avait lui-même lors de sa leçon inaugurale au Collège de France évoqué le souvenir de son père, médecin de campagne dans la plaine de Brie : « C’était encore la médecine de Balzac ». Dans ce panorama familial, Olivier Kourilsky accorde une place importante à sa mère, « assistant des hôpitaux dans les années trente, fait assez rare pour une femme à cette époque » et qui bien qu’elle décidât de travailler auprès de son mari n’était nullement effacée. Difficile de faire autrement dans un tel univers, Olivier Kourilsky, le petit dernier, qui a accompagné ses parents dans les hôpitaux dès le plus jeune âge, a depuis presque toujours su qu’il voulait être médecin. Son père, pour la forme et ne pas avoir l’air de l’influencer, lui présenta un jour toutes les carrières que son baccalauréat pouvait lui permettre d’espérer. « Je veux être médecin » répond l’adolescent. « Il s’incline, secrètement ravi de voir un autre de ses enfants se lancer dans ce métier qui est toute sa vie ».

Sans rougir de sa chance

Ainsi, Olivier Kourilsky fut un « fils de patron » (on disait aussi fils d'archevêque), une position qu’il évoque avec amusement, sans cacher les nombreux avantages qu’elle put lui procurer : une moins grande timidité face à quelques grands noms (dont Jean Hamburger) et peut-être quelques facilités, ce que refusaient d’entendre ses parents. Evoquant ses résultats à l’internat, il remarque ainsi : « J’ai dit à mes parents que je n’aurais jamais été interne du premier coup si je m’étais appelé Dupont… et que peut-être je n’aurais jamais eu le courage de me représenter. Bien sûr, ils levaient les yeux au ciel en entendant pareilles inepties de la part de leur brillant petit dernier… Mais c’est la vérité ». En dépit de cette lucidité, l’hérédité pour Olivier Kourilsky n’a jamais été un fardeau. Bien au contraire, pouvoir s’inscrire dans un tel lignage est une force qui lui permet de considérer avec fierté son parcours sans rougir de la chance qu’il a eue depuis toujours. 

Après avoir fait ses classes auprès du professeur Gabriel Richet dont il décrit l’enseignement avec tendresse (tous l’appelaient Gabriel) et avoir choisi la néphrologie, cette  discipline nouvelle et si riche (en raison de sa diversité et de sa complexité notamment), il a pu à son tour contribuer à l’amélioration de l’accompagnement des patients : « Je suis fier de ce que j’ai réalisé plus tard au nouvel hôpital d’Evry, qui sortait de terre : développer ex nihilo un service hospitalier avec toutes les facettes de la néphrologie moderne, et construire une équipe unie et énergique, attentive aux patients, dans une ambiance quasi familiale et plutôt gaie ».

Fuir les dogmatismes, si ce n’est celui de l’empathie

Dans ce livre qui fourmille d’anecdotes (concernant notamment des malades parfois devenus des amis), l’empathie est au centre ; le patient est au centre. Celui qui se plait à se rappeler les prénoms de ses patients, des détails de leur parcours, qui raconte comment celle qui semblait ne jamais pouvoir avoir d’enfants est désormais grand-mère, qui relate les surnoms gentillets de certains, déplore en conclusion de son livre : « Il est évident pour qui vit la situation au quotidien que ce n’est plus le malade qui est au centre du système, comme on cherche à nous le faire croire, mais l’argent ». Corollaire de cet abandon de l’importance centrale accordée aux patients, Olivier Kourilsky paraît également s’inquiéter d’un renforcement des dogmatismes. Les récits du médecin sont traversés par cette nécessité constante de les éviter. Cette position apparaît de manière éclairante à propos d’une part de l’IVG et d’autre part de la prise en charge des insuffisants rénaux. Ainsi, Olivier Kourilsky évoque à plusieurs reprises le traumatisme lié à l’accueil de jeunes femmes victimes de complications graves après des avortements clandestins. Face à de tels déchirements, celui qui venait pourtant d’une famille catholique, a toujours soutenu l’autorisation de l’IVG mais il ne peut que regretter un certain dévoiement de l’esprit de la loi Veil quand il constate aujourd’hui la possibilité de quelques dérives. Olivier Kourilsky revient également de la même manière à plusieurs reprises sur les conflits qui paraissent opposer les tenants de la greffe (à partir de donneur vivant) et de la dialyse rénale. Refusant les anathèmes souvent entendus sur le sujet, il insiste sur le fait que ces deux méthodes doivent évidemment être considérées comme complémentaires et regrettent encore une fois les dogmatismes. Ces derniers sont souvent, déplore-t-il, favorisés par les raccourcis de la presse, comme l’a notamment montré la présentation sommaire des dispositions complexes sur le recueil du consentement au don d’organes, sur lequel celui dont l’activité pendant dix ans à l’Hôpital Tenon aura eu pour cadre la réanimation et la greffe rénale revient longuement.

Joie es-tu encore là ?

Au sein de ce service « nous prenons tous les patients qu’on nous propose car, comme le fait observer Jean-Daniel Straer, "il n’y a pas de malades inintéressants, seulement des médecins inintéressés" » sourit le praticien. En dépit des cas très graves reçus et des situations dramatiques à prendre en charge, toujours le sourire et l’amitié en effet affleurent dans ces souvenirs. Cette dimension est centrale dans cette vie.

Olivier Kourilsky insiste à plusieurs reprises sur l’humeur enjouée, sur les blagues potaches (les fausses invitations destinées à piéger la direction, les tonus…) et sur la « joie », pour reprendre le mot de Gabriel Richet, qui ont traversé sa vie professionnelle. Cette joie se manifestait bruyamment lors des comités de rédaction vespéraux des premiers numéros du JIM (en 1979 !) au cours desquels des commentaires savants sur telles ou telles publications néphrologiques novatrices parues dans le Lancet (des hôpitaux civils et militaires*) ou le New England Journal of Medicine étaient ponctués de chansons de salles de garde entonnées par Olivier Kourilsky.

Celui qui a vu bien des transformations à l’hôpital, la fin de l’ère des mandarins, les réformes successives des études et qui constatent que bien d’autres sont à suivre, craint que cet état d'esprit ne disparaisse. Désormais, les tensions avec les directions (il évoque celles qui ont marqué la fin de sa carrière), les épuisements administratifs et son langage mortifère (il parle de « l’intoxication  par le mot ») ont pris le pas sur une convivialité qui bénéficiait autant aux soignants qu’aux patients. « Nous travaillions avec des horaires à rallonge, sans compter nos heures, mais nous étions heureux et épanouis » remarque le praticien, qui a pourtant lui aussi dû faire face à des situations logistiques complexes (telle la saga de l’hôpital d’Evry).

Ronsard

Celui qui en refermant ce livre de souvenirs assure qu’il n’aurait jamais pu choisir un autre métier et qui reprend Ronsard comme avant lui son père pour dire que « médecine ourdit les trames de ma vie », tire pourtant de la médecine d’aujourd’hui, tiraillée par les impératifs comptables, sous le feu de médias contradictoires et ignorants et malmenée par des visions politiques à court terme, un « constat amer ». 


*Jeu de mots sur la Gazette des hôpitaux civils et militaires, ou Lancette française parue entre 1828 et 1947, lancé par Olivier Kourilsky lors des comités de rédaction lorsque la prestigieuse revue londonienne était évoquée (c'est à dire chaque mois !). 

Aurélie Haroche

Référence
Olivier Kourilsky, La médecine sans compter, Editions Glyphe, 250 pages, 16 euros

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