Lubrizol : on nous cache tout, on nous dit rien ?

Rouen, le mardi 1er octobre 2019 – L’incendie de l’usine Lubrizol est en train de devenir un nouveau symbole du souci de transparence accru de la population en matière de sécurité sanitaire. 

« On veut la vérité, on ne veut pas crever »

Nombreux sont ceux désormais, que ce soit dans la population rouennaise ou dans la classe politique, qui réclament que soit rendue publique l’intégralité de la liste des produits qui ont brulé, les résultats complets des analyses des fumées, de l’air, des suies et de l’eau et la lumière sur des cas d’animaux morts et des malaises déplorés chez des habitants des environs, des policiers et des pompiers.

C’est dans ce contexte que le Premier ministre Edouard Philippe s’est rendu sur place hier pour promettre, une fois encore, « la transparence totale ». « Les odeurs que nous sentons (…) sont effectivement très dérangeantes, très pénibles à supporter, elles peuvent entraîner, en effet, un certain nombre de réactions, mais elles ne sont pas nocives » a tenu à rassurer Édouard Philippe, tout en indiquant que ses services s’emploieront à transmettre « ce que nous savons dès que nous le savons », une formule que certains jugeront maladroite car elle paraît sous-entendre qu’en dépit des déclarations affirmant l’innocuité des odeurs, la dangerosité des retombées de l’incendie reste en réalité à déterminer.

Sur l’origine de l’incendie, Édouard Philippe a par ailleurs signalé n’avoir « aucune information » permettant de privilégier une hypothèse ou une autre.

Sur ce point aussi, en effet, un appel à la vérité s’est fait entendre puisque le doute plane désormais sur les causes de cette catastrophe, certains allant jusqu’à suspecter un attentat terroriste.

C’est la société Lubrizol elle-même qui a provoqué la circonspection en déposant plainte et en indiquant dans un communiqué que la « vidéosurveillance » et des « témoins oculaires » suggéreraient que l’incendie avait débuté à « l’extérieur » du site.

Face à de telles rumeurs et au-delà, compte tenu du niveau d’inquiétude des riverains, l’intervention du Premier ministre n’a pas permis d’apaiser les populations.

Ainsi, aux cris d’« on veut la vérité, on ne veut pas crever », près de cinq cents Rouennais ont tenté d’investir une réunion où se trouvait le préfet.

Les manifestants, dont certains affublés de masques à gaz, ont repris les déclarations du syndicat Alternative police CFDT qui a précisé, hier, que certains de ses adhérents en poste pour garder le site après le sinistre sont désormais « en arrêt maladie pour des nausées, vomissements et vertiges » et celles du Snes-FSU (éducation nationale) qui assurent que dans trois collèges « les collègues ont fait usage de leur droit de retrait, trop incommodés et trop inquiets des odeurs persistantes et des vomissements ».

Des informations pas forcement « partiales » mais probablement « partielles »

Dans ces circonstances, l'ancienne ministre de l'Environnement et avocate Corinne Lepage a déposé un "référé constat" auprès du tribunal administratif de Rouen, une procédure d'urgence ouvrant l’accès à « des informations contradictoires dans un délai très court » précise-t-elle dans Le Parisien.

Cette démarche vise à vérifier si les autorités ont « cherché les bons polluants », et « collecter les échantillons » pour faire leurs analyses de toxicité.

Prudente, l’ancienne ministre observe citée par Le Parisien : « Je ne dis pas que les informations du préfet sont partiales, mais elles nous semblent partielles ».

Par ailleurs, la France insoumise a déposé ce lundi une demande pour l’ouverture d’une commission d'enquête parlementaire.  

Fausses nouvelles ?

En outre, des fausses nouvelles commenceraient à se rependre sur les désormais inévitables réseaux sociaux.

Plusieurs internautes ont ainsi, images à l’appui, prétendu que l’eau courante était désormais colorée ou noire dans l’agglomération rouennaise.

Des informations contredites par les autorités qui ont cependant promis parallèlement une surveillance renforcée.

« Après vérification, ces signalements n’ont pas été confirmés » affirme la préfecture de Seine-Maritime qui détaille « l’ARS Normandie rappelle que l’eau du robinet peut être consommée sans risque pour la santé en Seine-Maritime, y compris dans les secteurs qui ont été directement concernés par le panache de fumée ».

L’inquiétude a également été alimentée par deux événements, confirmés pour leur part : la mise à l’arrêt d’une autre usine Seveso de la région à la suite d'un problème électrique et un début d’incendie dans une usine du même type prés de Toulouse, entretenant le débat sur l’implantation de ces industries sensibles.

C’est peut-être le Docteur Jean-Yves Nau qui a le mieux résumé les difficultés du moment : « On observe, en direct, la faillite de ce qui avait été, avec succès, mis en place à la fin du siècle dernier avec l’affaire de la "vache folle" : la séparation de l’évaluation scientifique du risque et la gestion politique de ce dernier. A Rouen, à cause de l’accélération du temps, cette séparation est devenue impossible et la situation inextricable pour celles et ceux qui gouvernent ».

Xavier Bataille

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Vos réactions (1)

  • Conseil de lecture

    Le 02 octobre 2019

    Lecture suggérée à vous et à vos lecteurs, livre publié en 2017:
    Alerte aux micropolluants
    Un péril invisible
    Auteurs: Nathalie Chèvre et Suren Erkman
    PPUR https://www.ppur.org/

    Sujet du livre:
    "Des centaines de milliers de molécules artificielles sont produites aujourd’hui par l’industrie, avec de très nombreux usages : agriculture, santé, alimentation, cosmétiques, transports, etc. Inévitablement, ces substances se retrouvent tôt ou tard dans l’air, les eaux et les sols. Souvent, elles restent actives dans l’environnement, même à des concentrations extrêmement faibles. Grâce aux progrès des techniques de détection, les chercheurs mesurent de mieux en mieux ces pollutions invisibles et diffuses. Souvent persistantes, ces substances peuvent se combiner à d’autres molécules présentes dans l’environnement et former des cocktails inédits de composés potentiellement dangereux. Ce livre alerte sur cette contamination chimique très complexe, aux répercussions aussi bien locales que planétaires, pouvant entraîner des conséquences graves pour les différents organismes présents dans les écosystèmes comme pour la santé humaine: cancers, asthme, obésité, baisse de la fertilité, entre autres. Ce livre permet de réaliser l’ampleur et la complexité du problème croissant des micropolluants, mais il montre aussi que des solutions sont possibles."

    Normand Cossette, agronome & ingénieur, spécialiste en Restauration Écologique
    Varennes, QUÉBEC

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