Maladie alcoolique de la femme : une autre pathologie que chez l’homme…

La maladie alcoolique de la femme a été de tous temps dépréciée et stigmatisée, plus que celle de l’homme dans la société : « Celle qui vide son verre de liqueur avec plaisir et exprime sa satisfaction d’un claquement de langue n’est bonne que pour le bordel… » écrivait ainsi au 18ème siècle William Cobbett, journaliste et homme politique britannique, exprimant ainsi en quelle estime la société tient l’alcoolisme chez la femme, les hommes alcooliques étant, eux, des ‘bons vivants’.

« La maladie alcoolique est aujourd’hui un condensé de toutes les difficultés psychiques et sociales (dépression, difficultés sexuelles, problématiques conjugales, …) que vivent les femmes aujourd’hui. Et ces difficultés sont d’autant plus marquées que l’intime féminin ne peut encore être exposé sur la voie publique autrement qu’en tant qu’objet obscène. Les femmes n’osent donc pas s’exprimer sur le sujet, y compris auprès de leur généraliste », constate Fatma Bouvet de la Maisonneuve, psychiatre spécialisée en addictologie (Ste Anne, Paris).

Elle pose par ailleurs la question de savoir si la femme alcoolique est différente de l’homme alcoolique. Les différences sur le plan métabolique ne sont pas manifestes  L’activité de l’alcool déshydrogénase gastrique semble certes moindre chez la femme, mais il n’y a pas de différence de métabolisme formellement démontrée en fonction de la phase du cycle menstruel.

Cela dit, les hépatopathies sont 5 à 10 fois plus fréquentes chez la femme et 5 à 10 fois plus susceptibles de se compliquer, et pour des doses moindres, notamment parce que le volume corporel féminin est plus faible.

Une symptomatologie à débusquer

La symptomatologie clinique de la femme alcoolique est également différente dans la mesure où elle boit souvent seule le soir et la plupart du temps dans un contexte dépressif (il est plus facile d’acheter une bouteille d’alcool que de passer chez le médecin…). Les femmes cachent souvent leur alcoolisme durant la journée pour « s’assommer » le soir une fois toutes les tâches ménagères accomplies. La honte est le premier frein à la consultation, permettant à la maladie de s’installer d’autant plus facilement que les femmes se cachent pour boire, avec une grande culpabilité du lendemain. « Les médecins devraient systématiquement poser la question du tabac et de l’alcool chez toutes les femmes », souligne Fatma Bouvet de la Maisonneuve. Lorsqu’elles sont ivres, les ivresses sont rarement pathologiques de type agressif mais plutôt de type dépressif. L’alcoolisme au féminin évolue souvent très longtemps (15 à 30 ans) avant de devenir patent et est marqué par un sentiment de honte et d’isolement. De plus, les femmes décrivent habituellement un ‘craving’ plus fort que celui des hommes, d’autant plus marqué qu’existent des comorbidités. Il faut rechercher absolument chez la femme les comorbidités psychiatriques : addictives, dépressives et anxieuses.

Les stigmates de l’alcoolisme peuvent également être importantes : prise de poids, visage bouffi, couperosé, cernes autour des yeux, mais aussi sueur à l’odeur âcre, phanères fragilisés accentuant l’impression de manque d’hygiène, changement de caractère, irritabilité, isolement progressif, surplus de parfum et de maquillage pour tout cacher, indices qui demandent une prise en charge la plus rapide possible.

Des facteurs de vulnérabilité à repérer

Les facteurs de vulnérabilité sont de 3 types :

- familiaux : antécédents dépressifs ou alcooliques de la mère (facteur plus important pour la femme que pour l’homme), dépression ou anxiété ;
- personnels : anxiété au cours de l’enfance, abus sexuels et/ou traumatismes. 65 % des femmes (contre 44 % des hommes) ont au moins un autre trouble psychologique sur la vie entière (dépressif ou anxieux), présence de boulimie (le risque est multiplié par 16) ou encore troubles de la personnalité (évitante ou passive dépendante) ;
- environnementaux : mauvaises relations avec les proches, mauvais accès aux soins (région rurale par exemple), abus sexuels au cours de l’enfance… Le mariage est de moins bon pronostic que pour l’homme. Le stress professionnel, le culte de la performance, l’exigence d’excellence ou la précarité de l’emploi sont d’autres facteurs précipitants fréquents. Enfin, dans les familles monoparentales, le cumul des responsabilités familiales et professionnelles conduit parfois les femmes à s’assommer avec l’alcool en fin de journée une fois les tâches de la vie quotidienne accomplies.

Comorbidités et complications fréquentes

L’alcoolisme au féminin s’accompagne aussi de nombreuses comorbidités : addictives (médicaments, tabac, cocaïne, troubles des conduites alimentaires), dépression, troubles anxieux à type de phobie sociale ou d’agoraphobie et souvent aussi troubles bipolaires.

En présence de ces manifestations, on s’attache à détecter les leviers de motivations pour quitter l’alcoolisme qui sont souvent les proches, puis l’aspect physique, et on identifie les situations susceptibles de les pousser à boire, et donc à les éviter. Dans ce cadre, il est parfois nécessaire de demander au conjoint de ne pas boire devant elle. Enfin, on accompagne la femme dans son processus de ré-apprivoisement de son corps et en insistant sur le : « faites vous du bien ! ».

Quant aux complications, elles sont plus importantes que chez l’homme : psychiatriques avec dépression secondaire accompagnée de tentatives de suicide au cours de l’accès aigu, violence et viols (la femme alcoolique est souvent considérée comme une traînée ou une nymphomane car elle apparaît plus désinhibée…), difficultés familiales, professionnelles, administratives et/ou judiciaires, perte d’espérance de vie (qui peut être de 20 ans et plus en cas de troubles mentaux associés), risque de fausses couches et de syndrome d’alcoolisation fœtal…

Les données statistiques sont difficiles à obtenir, au même titre que les dangers que cet alcoolisme représente au travail. Mais les femmes elles-mêmes contribuent à cette sous-estimation et ne veulent souvent pas ‘se plaindre’ pour protéger leur emploi, ce qui explique qu’on ne dispose pas de chiffres précis. En effet, les statistiques disent, probablement à tort que les hommes sont 3 fois plus touchés que les femmes alors que certaines enquêtes font état de ce qu’une femme sur dix boit au moins 3 fois par semaine. Elles boivent aussi à un âge de plus en plus jeune…

Enfin, une méta-analyse de 2016 portant sur 68 études effectuées dans 36 pays sur 4 millions d’hommes et de femmes nés entre 1891 et 2000 a montré à la fin du 20ème siècle que les hommes ne sont que 1,1 fois plus susceptibles de boire de l’alcool que les femmes.

Dr Dominique-Jean Bouilliez

Référence
Bouvet de la Maisonneuve F : L’alcool au féminin. 18ème Congrès de l’Encéphale (Paris) : 22-24 janvier 2020.

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