Malédiction sans trêve

Monrovia, le samedi 11 mars 2017 – C’est un implacable enchaînement, pareil à la cascade des dominos à peine le premier ébranlé. D’abord, ce fut l’oncle. Il avait tout simplement aidé une femme à se rendre à l’hôpital. Sans doute avait-il nettoyé son vomi. Quelques jours plus tard, il se plaignait de violents maux de tête. De fièvre. Il demanda à son frère de l’aider à se rendre dans le centre de soins le plus proche. Lorsque son frère retrouva les siens, il commençait lui aussi à développer les premiers symptômes. Bientôt tous furent touchés et conduits dans un des centres de traitement de Monrovia.

Une maladie d’une autre planète

Elle se souvenait que l’infirmière avait prélevé un peu de sang à chacun d’eux. Tous les échantillons étaient positifs. Elle, son père, sa mère, son fiancé, sa sœur, sa nièce : tous ils étaient atteints d’Ebola. « C’est comme si on vous annonçait la fin du monde » avait raconté quelques semaines plus tard au magazine Times, Salomé Karwah. La jeune femme décrivait avec précision l’épuisement sans issue, les vomissements constants, l’inconscience. « Ebola est comme une maladie d’une autre planète. Il provoque tant de douleur, que vous pouvez la ressentir au plus profond de vos os ».

Retourner auprès de ceux qui souffrent ce que l’on a souffert

Après dix-huit jours d’enfer, Salomé Karwah est considérée comme guérie et peut quitter le centre de traitement. « J’ai eu l’impression que ma vie recommençait ». Pourtant, autour d’elle c’est la désolation. Ses parent sont tous deux morts, à quelques mètres du box où elle gisait et se battait pour sa vie. Mais si Salomé Karwah a été choisie en 2014 pour incarner une des personnalités de l’année du Times et figurait à la une du prestigieux journal, ce n’est pas seulement parce qu’elle représentait les centaines de survivants d’Ebola. Son courage et sa vitalité ont séduit les journalistes. Car quelques jours après avoir pu échapper à la mort, Salomé est revenue au centre de traitement. Elle a été intégrée à l’équipe de Médecins sans frontières, pour prodiguer des soins aux autres. Il s’agissait notamment d’apporter un soutien moral à ceux qui souffraient ou aux autres survivants. Inciter les malades à manger, à boire, malgré les douleurs et le sentiment d’anéantissement, consoler les nourrissons privés de leur mère, sourire. Chaque jour, Salomé est venue s’asseoir auprès des plus atteints, n’a pas hésité à toucher ceux qui comme elle, sont sortis de l’enfer, a conseillé, a encouragé. « Je me suis occupée de ces patients, comme s’ils étaient mes enfants » a-t-elle confié. Déjà, pendant sa propre maladie, Salomé avait jeté ses dernières forces pour soigner ses proches, protéger sa sœur de l’annonce de la mort de sa mère, apporter du confort à son fiancé : c’est en la voyant agir ainsi que les équipes ont pensé à lui demander son aide.

Des professionnels de santé en retrait face aux survivants d’Ebola

Après la fin de l’épidémie, la vie a repris. Salomé a entrepris de rouvrir la clinique fermée de son père. Elle s’est mariée. Elle a donné naissance à un troisième enfant. Puis a découvert être enceinte d’un quatrième. La question de l’avortement a rapidement été évoquée, mais écartée pour des raisons religieuses. Salomé avait 28 ans. Quand son mari l’a conduite le 19 février à l’hôpital, géré par une organisation chrétienne affiliée aux Samaritan’s Purse, il était convaincu qu’elle sera prise en charge en priorité. L’établissement est notamment connu pour accepter les survivants de l’épidémie d’Ebola qui continuent de faire l’objet de discriminations. Pourtant, la jeune femme, qui subit une césarienne, est négligée par les infirmières et est bientôt renvoyée chez elle. Peu après, elle est victime de convulsions. Son époux la conduit une nouvelle fois, mais le médecin connu pour prendre en charge les survivants d’Ebola est absent et l’autre praticien refuse de soigner Salomé. Toute l’équipe demeure en retrait. Personne n’accepte de réaliser les actes nécessaires.

Et la jeune femme meurt.

Quelques jours à peine après avoir donné naissance à son quatrième enfant.

Quand les autorités semblent comprendre les discriminations

Depuis, Harris, son mari, est dévasté par le chagrin et est convaincu, à l’instar de Joséphine, la sœur de Salomé, qu’elle a été négligée par les professionnels de santé parce qu’elle était une survivante d’Ebola. L’hôpital se refuse à commenter l’affaire devant la presse. Néanmoins, les quelques déclarations des représentants du système de santé n’invalident pas la présentation des faits par l’époux de Salomé Karwah. « Nous comprenons la douleur du mari, mais en même temps nous nous devons de faire attention » explique le médecin chef du Libéria, Francis Kateh, à la BBC. Des investigations sont actuellement en cours pour déterminer l’étendue des responsabilités.

De la guerre civile à l’enfantement

Salomé aura survécu à la guerre civile, à l’épidémie d’Ebola, mais pas à un accouchement. Il faut dire qu’au-delà de la possible discrimination dont elle aurait été victime, le Liberia reste un des dix pays au monde où donner naissance à un enfant est le plus dangereux. Une femme sur vingt-huit meurt dans les jours qui suivent leur délivrance.

Une malédiction sans trêve.

Aurélie Haroche

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