Modification d’embryons humains par CRISPR-Cas9 en Chine : prépare-t-on la post humanité ?

Paris, le jeudi 28 février 2019 – Les interrogations circonspectes de la communauté scientifique après l’annonce en novembre par un scientifique chinois de la naissance de jumelles après modification embryonnaire par nucléases de type CRISPR-Cas9 (une première au monde) ont laissé place à un feuilleton à rebondissements. A noter que la naissance des fillettes a été depuis confirmée par les investigations réalisées en Chine. On se souvient comment les révélations de He Jiankui (Southern University of Science and Technology) qui a précisé avoir cherché par cette manipulation à cibler le gène CRC5 sur le chromosome 3 afin de conférer aux enfants une protection vis-à-vis de l’infection par le VIH avaient suscité la stupeur et l’indignation de nombreux chercheurs (les couples choisis pour l’étude étaient sérodifférents). Les incertitudes quant aux conséquences de cette méthode (notamment en raison des problèmes de spécificité de cette technique) et le fait qu’une telle manipulation n’apparaissait nullement dictée par des impératifs vitaux (il existe des dispositifs et traitements fiables pour éviter la transmission de l’infection par le VIH à l’enfant) avaient notamment nourri de nombreux commentaires.

Est-on capable de déterminer ce qu’est une capacité cognitive ?

Après les questionnements sur le sort judiciaire réservé au chercheur ou encore la publication du rapport d’enquête officiel, une nouvelle péripétie pourrait de nouveau alimenter les controverses. En effet, un journaliste au MIT Technology Review, Antonio Regalado « annonce que les jumelles pourraient avoir des capacités cognitives artificiellement supérieures » résume dans un texte publié sur le site The Conversation Guillaume Levrier (doctorant au Centre de recherches politiques de Sciences Po). « Il se base sur la publication très récente d’un article dans le journal Cell, lequel explique notamment que les porteurs humains de ce variant (du gène CRC5, ndrl) (qui permet qu’une protéine ne soit pas produite) auraient une meilleure récupération neuronale après un accident vasculaire cérébral. (…) Ce variant irait même jusqu’à permettre une cognition améliorée chez les souris. Le lien entre CCR5 et les performances cognitives a déjà été exploré par le passé. Une étude montrait des pistes sur un lien entre son expression et les capacités de mémorisation de souris de laboratoire. He Jiankui était manifestement au courant de cette étude, laquelle lui a été opposée comme un risque neurologique pour les jumelles issues de son protocole lors de sa présentation » présente Guillaume Levrier. Ces données, qui s’inscrivent dans le fantasme d’une "post humanité" ou d’une humanité améliorée, soulèvent de très nombreuses questions, énumérées par le chercheur au CEVIPOF. « Reste à déterminer ce qu’est une "capacité cognitive" pour l’humain du XXIe siècle. Est-elle nécessairement en ligne avec celle de la souris de laboratoire ? Et cette modification de CCR5 permettrait-elle d’améliorer une personne ? Des études précises, à l’aide des données extraites par les services publics ou privés de séquençage d’ADN haut débit, peuvent-elles être faites pour savoir si les humains actuels dotés de ce variant sont "plus intelligents" que la moyenne ? À ces difficultés s’ajoutent les défis bien connus de la mesure de l’intelligence. Les tentatives empiriques de la mesurer n’ont pas encore abouti à des théories stables, ou faisant consensus. La question de l’expression ou pas d’un gène dans ce contexte ne fait qu’ajouter à l’instabilité théorique : en tirer des leçons générales demanderait une échelle statistique bien plus grande et surtout un peu de temps. L’impact réel sur la santé de Lulu et Nana et sur l’évolution de leurs capacités cognitives reste une inconnue de plus à laquelle nous n’aurons des réponses que dans plusieurs années » analyse-t-il.

Génétique : des conceptions trop schématiques

Outre ce débat intemporel sur la complexe notion d’intelligence et ses interactions encore plus complexes avec la génétique, ce nouvel épisode de l’affaire He Jiankui (qui semble parfois être un modèle pour réflexions philosophiques et éthiques) révèle combien sont parfois trop schématiques nos conceptions sur la génétique. A cet égard, sur son blog hébergé par la revue PLOS, le chercheur Thomas Clements (Lecteur au Département de science biologique de l’Université de Vanderbildt) a publié un billet intitulé : « Bébés CRISPR-CAS9 : trop tôt, mais pas jamais ». Ce titre éclaire sur sa position, et tient à rappeler en évoquant certaines expériences menées en vue d’améliorer l’humain en recourant à CRISPR Cas-9 (qui pour l’heure n’ont jamais été fructueuses), qu’elles dénotent une « sous-estimation flagrante du rôle de l'épigénétique dans le développement humain ».

Rien de révolutionnaire

Au-delà de cette remarque, le chercheur invite à prendre des distances avec la manipulation réalisée par He Jiankui, en relativisant son caractère révolutionnaire (au-delà des considérations éthiques). Après avoir ainsi insisté à plusieurs reprises sur la simplicité de la technique, il note : « Le travail de Jiankui n’est révolutionnaire que dans la mesure où son groupe a été le premier à réussir à modifier génétiquement des embryons humains en utilisant CRISPR. Le travail lui-même n'est pas révolutionnaire. Des résultats similaires ont été rapportés dans des publications utilisant CRISPR pour modifier des organismes modèles tels que les souris et le poisson zèbre. Lui et ses collègues ont choisi d’utiliser les embryons humains comme des rats de laboratoire, afin de réaliser des expériences démontrant que cette technologie peut fonctionner chez l'homme (ce qui n'est pas surprenant). Ce travail a probablement été fait pour jouer le rôle de pionnier et acquérir une certaine notoriété » remarque-t-il, notant encore que cette notoriété n’a pas été nécessairement un atout pour le chercheur puisqu’il a rapidement été renvoyé de son université. Concernant les aspects éthiques, il note que tous les couples avaient expressément donné leur consentement, mais déplore le caractère manifestement inutile de cette manipulation.

Travailler à l’amélioration de la technique pour faire mieux accepter l’idée d’une personne génétiquement modifiée

D’une manière générale, face aux nombreux défis soulevés par ce type de procédures, Thomas Clements considère inutiles voire néfastes de nouvelles réglementations limitantes. « Pour résoudre tout cela, nous ne devrions pas instituer une interdiction inutile de la technologie, mais continuer à travailler sur ces outils pour améliorer leur efficacité et leur précision et établir un dialogue serein sur les implications potentielles de cette technique. À l'heure actuelle, CRISPR dispose d'un potentiel énorme pour façonner de manière profonde l'avenir de l'humanité. Nous pouvons très facilement cibler des gènes et neutraliser leur fonction. Cependant, nous n’avons pas toujours de conception parfaitement précise du génome en dehors de mutations ponctuelles. En continuant à travailler sur l’amélioration de cette méthode, nous devrions être en mesure de corriger ses imperfections. Ainsi, à l’avenir, l’idée d’une personne génétiquement modifiée ne semblera plus aussi effrayante » juge-t-il.

Silence coupable et révélateur

Sans doute, une telle conception de la situation n’est pas unanimement partagée. Sans se prononcer absolument sur la question de la "post humanité" ou même sur la nécessité de lois, pour Natalie Kofler (biologiste moléculaire au sein du Centre de bioéthique de l’université de Yale) qui signe une tribune sur le sujet sur le site de Nature, l’affaire He Jiankui est révélatrice d’une certaine crise morale de la science. La chercheuse s’indigne notamment du silence de nombreux chercheurs. De fait, alors qu’au moment de la révélation de la manipulation, les déclarations de nombreux scientifiques pouvaient laisser croire à un secret absolu, les semaines qui ont suivi ont contribué à contredire quelque peu cette présentation de la situation. « On a appris que le nombre des personnes qui étaient dans la confidence de la prochaine naissance des bébés était plus important que soupçonné. L’attention manifeste de He Jiankui à vouloir être photographié avec ses idoles aurait pu être une indication » indique à ce sujet Guillaume Levrier, qui remarque que derrière cette incertitude sur le nombre de personnes averties se pose également la question du rôle (potentiellement ambigu) des autorités chinoises. Outre ces considérations politiques, qui rappellent combien les recherches sur l’édition génétique suscitent d’enjeux stratégiques dans la guerre scientifique que se livrent l’Occident et la Chine, la connaissance des travaux de He Jiankui par de nombreux spécialistes interroge leur silence. Natalie Kofler s’indigne quelque peu : « Des millions de personnes ont été choquées d'apprendre la naissance de bébés génétiquement modifiés l'année dernière, mais apparemment, plusieurs scientifiques étaient déjà au courant. Le chercheur chinois He Jiankui leur avait parlé de son projet de modification génétique (…). Les spécialistes qui ont admis publiquement leurs échanges avec le chercheur chinois n’ont pas caché leur malaise. Ils ont expliqué leur silence en invoquant leurs incertitudes sur ses intentions (ou en affirmant qu’ils étaient convaincus qu’il avait été dissuadé de les mettre en œuvre), leur obligation de préserver la confidentialité et, le plus fréquemment sans doute, l’absence d’un organe mondial de surveillance. D'autres qui ne se sont pas manifestés avaient probablement des raisons similaires. Mais ces expériences mettent la santé humaine en danger. Toute personne disposant de suffisamment de connaissances et de considérations éthiques aurait pu publier sur des blogs ou contacter ses pairs, les instituts nationaux de la santé des États-Unis ou des sociétés scientifiques compétentes, telles que l'Association pour une recherche et une innovation responsables dans l'édition du génome. Malheureusement, je pense que peu de scientifiques de haut niveau reconnaissent l'obligation de prendre la parole » déplore la chercheuse.

Est-ce aux scientifiques de penser la place de la science dans la société ?

Ce silence est pour Natalie Kofler « le symptôme d'une crise culturelle scientifique plus large, d’un fossé croissant entre les valeurs défendues par la communauté scientifique et la mission de la science elle-même ». Elle développe : à ses yeux « l’un des objectifs fondamentaux de l’activité scientifique est de faire progresser la société grâce au savoir et à l’innovation ». Cependant, les scientifiques, pour leur part, sont également (ou d’abord) guidées par « l’indépendance, l’ambition et l’objectivité ». Bien sûr, ces différentes « vertus » sont absolument essentielles pour conduire des travaux exigeants et de qualité. Cependant, estime Natalie Kofler, elles ne devraient pas s’imposer au détriment d’une réflexion sur les conséquences des travaux scientifiques pour la société.  « Nous devons pouvoir réfléchir à la place de notre recherche dans la société. Cela nécessite non seulement de convoquer notre intelligence, mais également nos émotions. Je crains que, dans la poursuite de l'objectivité, la science ait perdu son âme » écrit-elle. Rappelant les dérives eugéniques associées au recours sans garde-fou de techniques d’édition du génome, observant comment des expériences réalisées trop hâtivement et en violation des règles éthiques pourraient condamner le développement de méthodes pourtant potentiellement salvatrices, elle insiste « nous devons encourager le sens des valeurs sociétales des chercheurs ». Cet appel ne sera pas lu sans réserves de la part de ceux s’inquiétant des dérives éventuelles d’une science guidée par une certaine conception du progrès social et de la part de ceux jugeant que ce n’est pas le rôle des artisans de la science de se placer sous la tutelle de telles considérations.

Ainsi, à l’instar de nombreuses évolutions précédentes et de différentes autres tentatives de scientifiques s’affranchissant des commandements éthiques, l’utilisation de CRISPR Cas-9 pour la modification d’embryons humains invite à repenser la place de la science, son moteur, mais aussi notre conception de l’humanité.

Ces réflexions peuvent être nourries en découvrant in extenso les textes de :

Guillaume Levrier : https://theconversation.com/la-chine-crispr-et-les-post-humains-112430

Thomas Clements : https://blogs.plos.org/synbio/2019/02/22/crispr-human-babies-too-soon-not-never/

Et Natalie Kofler : https://www.nature.com/articles/d41586-019-00662-4

Aurélie Haroche

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Vos réactions (1)

  • Modification d'embryons humains par CRISPR-Cas

    Le 02 mars 2019

    Dans le paragraphe "Rien de révolutionnaire" il est inexact de dire que le groupe de Jiankui He a été le premier à modifier des embryons humains par CRISPR. Le groupe de Sukrat Mitalipov avait déjà publié sur le sujet dans Nature en 2017 (voir le blog www.scienceaujourlejour.fr et Ma et al. Nature 2017). La faute de Jinkui He a été d'appliquer cette technique à l'homme (les deux bébés) trop tôt à un moment où de nombreuses questions techniques restent posées sur les possibles risques liés à cette méthode. Cette méthode représente cependant un espoir pour le futur dans le domaine du traitement de maladies génétiques rares.

    Patrick Maurel

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