Mois sans tabac : une opération bénéfique pour le sevrage tabagique

En novembre 2016 était organisée en France la première édition du Mois sans tabac, campagne destinée à inciter les fumeurs à s’engager collectivement dans un programme de sevrage tabagique. Organisée par Santé Publique France (SPF) avec le Ministère chargé de la Santé et l’Assurance maladie, cette opération connaît sa quatrième édition ce mois-ci. Quel bilan peut-on aujourd’hui tirer de cette initiative ? Parallèlement à l’opération, différentes enquêtes sont menées par SPF pour disposer d’une évaluation précise. A partir du Baromètre de Santé publique France 2017, des éléments complets et encourageants quant à la pertinence du programme sont désormais disponibles concernant le premier Mois sans tabac.

Le mois d’octobre est depuis 2012 consacré au sevrage tabagique en Grande-Bretagne. L’agence sanitaire Public Health England a en effet lancé il y a sept ans une opération dite de « marketing social » visant à créer une émulation collective autour du sevrage tabagique. Le point de départ de ce programme est de considérer qu’un mouvement collectif permet à des fumeurs de dépasser certaines de leurs réticences à l’arrêt du tabac, grâce au soutien induit par la participation de nombreux autres fumeurs au même défi.

SPF a choisi d’adapter cette initiative en France en 2016 dans le cadre d’une dynamique plus large de relance de la lutte contre le tabagisme dans notre pays. Le succès du programme britannique (qui a entraîné 350 000 tentatives d’arrêt supplémentaires lors de sa première édition) a su séduire les autorités sanitaires françaises, également attirées par le caractère positif d’un message tranchant avec les habituels slogans culpabilisateurs ou dramatiques sur le tabac.

Différents éléments ont permis rapidement de confirmer le succès de l’opération Mois sans tabac en France : 180 113 personnes se sont inscrites sur tabac-info-service.fr, 620 000 kits d'aide à l'arrêt du tabac ont été distribués et 66 613 fumeurs ont activé la nouvelle application de coaching Tabac Info Service. Par ailleurs, d’après les données du Baromètre de Santé publique France 2017, près d’un fumeur quotidien sur six a déclaré avoir fait une tentative d’arrêt du tabac d’au moins 24 heures au dernier trimestre 2016 et parmi eux 18,4 % établissaient un lien entre cette tentative et Mois sans tabac, soit 380 000 tentatives d’arrêt liées à Mois sans tabac au dernier trimestre 2016. Ce succès a été confirmé les années suivantes. De nouveaux résultats viennent d’être publiés, permettant d’approfondir l’étude de l’efficacité de l’opération, notamment en fonction des caractéristiques sociodémographiques de la population, dont on sait qu’elles sont fortement associées à la consommation de tabac.

Le Baromètre de SPF 2017 est une enquête aléatoire multithématique qui a été conduite du 5 janvier au 18 juillet 2017 auprès de 25 319 personnes représentatives de la population résidant en France métropolitaine (le terrain d’enquête a été confié à l’institut Ipsos). Concernant le tabac, plusieurs questions ont notamment concerné la connaissance du Mois sans tabac. Parmi les individus interrogés, les fumeurs et ex-fumeurs qui ont déclaré avoir tenté d’arrêter de fumer au cours du dernier trimestre 2016 (c'est-à-dire à la période où était organisée la première édition du Mois sans tabac) se sont vus proposer d’être rappelés six mois plus tard afin notamment de faire un bilan de leur tabagisme. Huit-cent-trente-huit (sur les 1 001 sollicités) ont accepté et 571 ont finalement complété le questionnaire un an après le premier contact.

Une large notoriété

L’enquête permet d’identifier les liens potentiels entre exposition à la campagne Mois sans tabac et le fait d’avoir tenté d’arrêter de fumer fin 2016 mais aussi de mesurer l’impact de cette opération sur la persistance du sevrage et encore d’évaluer les variations de réponses à la campagne en fonction de différents facteurs socio-économiques. Les résultats permettent tout d’abord de confirmer la grande notoriété du dispositif Mois sans tabac puisque 79,2 % des participants au Baromètre SPF en avaient entendu parler. Les femmes se sont montrées un peu plus réceptives (82,3 %) que les hommes (75,9 %) ce qui est conforme aux observations habituelles concernant la visibilité des campagnes de santé publique. Les personnes de plus de 50 ans et les sujets présentant un niveau d’étude inférieur au baccalauréat étaient également plus susceptibles d’avoir eu connaissance de l’opération. Chez les fumeurs, on observe également que les ouvriers étaient moins susceptibles d’avoir entendu parler de Mois sans tabac que les professions intermédiaires. Par ailleurs, la campagne a été davantage perçue par les fumeurs moyennement dépendants que les autres fumeurs (très ou peu dépendants). Enfin, les personnes ayant une confiance marquée dans leur capacité à arrêter de fumer ont paru avoir été moins sensibles à la campagne.

En dépit de l’importance prise aujourd’hui par internet, la télévision demeure un vecteur de sensibilisation prioritaire de la population  : 61,6 % des fumeurs ont en effet indiqué avoir été exposés à Mois sans tabac par ce média, 45,5 % par la radio, 34 % par internet, 33,3 % par les réseaux sociaux, 32,6 % par des affiches et 27,4 % par des annonces presse. Les facteurs socio-démographiques ont une influence sur les canaux privilégiés : les femmes étaient ainsi plus nombreuses que les hommes à avoir eu connaissance de Mois sans tabac grâce à la télévision (66,6 % vs 57,3 %). La télévision apparaît également plus efficace que les autres médias en termes de visibilité  chez les personnes présentant un niveau de diplôme inférieur au bac. A l’inverse, les plus jeunes (18-24 ans) ont davantage été sensibilisés par internet et les réseaux sociaux.

Présente sur tous les médias, l’opération a bénéficié dès sa première édition d’une large exposition. De fait, on constate que 40,7 % des fumeurs ont indiqué avoir entendu parler quotidiennement de Mois sans tabac, 32,4 % de manière hebdomadaire et 9,8 % seulement moins d’une fois par semaine. La multiplicité des expositions explique cette fréquence : « le nombre moyen de sources d’exposition était de 2,3 » précise Santé publique France.

Parmi les fumeurs ayant pris part à l’enquête, 16,4 % des hommes et 15,3 % des femmes ont indiqué avoir essayé d’arrêter de fumer au moins vingt-quatre heures au cours du dernier trimestre 2016. Ils étaient par ailleurs respectivement 9,7 et 8,9 % à avoir arrêté de fumer pendant sept jours, 5,1 et 4,6 % pendant 30 jours. En 2017, 3 % des hommes et 2,6 % des femmes qui fumaient en 2016 étaient abstinents.  Les jeunes (18/24 ans) et les personnes présentant un diplôme supérieur au baccalauréat étaient plus susceptibles d’avoir voulu abandonner la cigarette et ces derniers étaient également plus souvent abstinents en 2017. Les chômeurs présentaient pour leur part une probabilité plus faible d’avoir fait une tentative de sevrage d’au moins sept jours et de ne pas fumer en 2017.

Plus on a été exposé à Mois sans tabac, plus on est susceptible d’avoir essayé d’arrêter de fumer

Quel impact l’exposition à Mois sans tabac semble avoir eu sur la décision d’essayer d’arrêter de fumer ? On retrouve un lien entre le fait d’avoir été exposé au Mois sans tabac et celui d’avoir essayé de mettre fin à son addiction tabagique (quelle que soit la durée de l’arrêt) et d’être encore abstinent en 2017. Ainsi 16,4 % des fumeurs ayant entendu parler de la campagne ont connu une tentative d’arrêt de 24 heures contre 13,6 % de ceux qui n’avaient pas souvenir du programme. Mais d’autres facteurs apparaissent également avoir une influence importante : la faible dépendance, la confiance dans ses capacités à arrêter et l’importance accordée à l’arrêt du tabac. Après ajustement sur ces différents items, « l’association entre une exposition à la campagne et une tentative d’arrêt d’au moins 24 heures au dernier trimestre 2016 reste significative » relèvent les auteurs. L’analyse met également en évidence que la fréquence d’exposition à la campagne est corrélée à une plus grande propension à une tentative d’arrêt. Ainsi, avoir été quotidiennement exposé à la campagne est lié à une probabilité plus importante d’avoir connu une tentative d’arrêt fin 2016 (quelle que soit sa longueur) et d’être abstinent en 2017.

Les experts de SPF n’ont pas pu identifier de différences significatives concernant l’impact de l’exposition à la campagne sur les tentatives d’arrêt, selon les caractéristiques socio-économiques. On relève néanmoins que l’influence de cette dernière apparaît plus nette chez les femmes, les moins de 50 ans, les personnes ayant un niveau de diplôme inférieur au bac, les chômeurs et les employés.

Parallèlement à cette étude du lien avec l’exposition à la campagne, les auteurs se sont également intéressés à la relation entre tentative de sevrage et inscription en ligne sur le site de l’opération (ce qui manifeste une prédisposition au sevrage plus marquée). Parmi les répondants au Baromètre de SPF ayant indiqué s’être inscrits sur le portail du Mois sans tabac, 43 % ont déclaré avoir arrêté de fumer au moins 24 heures au cours du dernier trimestre de 2016, 35 % se sont passés de cigarette pendant au moins 7 jours, 25 % pendant un mois et 15 % étaient abstinents depuis au moins 7 jours quand ils ont été contactés en 2017. L’inscription en ligne apparaît comme un facteur déterminant puisque seuls 15,4 % des personnes non inscrites ont fait une tentative d’arrêt de 24 heures, 8,8 % d’au moins 7 jours, 4,5 % de 30 jours et 2,6 % étaient abstinents en 2017. Cependant, les experts de SPF signalent que l’inscription est un réflexe qui est loin d’être généralisé : puisque seuls 5,2 % des fumeurs ayant essayé d’arrêter de fumer à la fin de l’année 2016 ont effectué cette démarche.

Le suivi à un an des personnes ayant tenté de mettre fin à leur addiction tabagique fin 2016 et ayant accepté d’être recontactées montre que 6% à 10% d’entre eux étaient abstinents depuis au moins un an en 2018, soit deux fois plus que les taux de sevrage habituellement observés dans la littérature scientifique pour des tentatives d’arrêt sans aide extérieure. L’étude ne met pas en évidence de différences socio-économiques impliquées dans le fait d’être toujours abstinent. Il n’existe pas non plus d’association entre le fait de considérer ou non sa tentative d’arrêt de 2016 influencée par Mois sans tabac et le fait de ne plus fumer en 2018.  

Des résultats intéressants à approfondir

Outre une large visibilité de l’opération Mois sans tabac, ces résultats mettent en évidence un lien entre le fait d’avoir été exposé à ce programme ambitieux et celui d’avoir essayé d’arrêter de fumer. Ces données sont cohérentes avec l’observation plus globale de la hausse du nombre de tentatives d’arrêt déclarées fin 2016 et de la progression des ventes de substituts nicotiniques à cette période. Pour l’année 2017, les données disponibles sont comparables avec également autour de 360 000 tentatives d’arrêt du tabac attribuées à l’opération.

L’enquête offre, concernant l’impact potentiel de la campagne sur certaines catégories sociales, des résultats contrastés. On le sait, la prévalence du tabagisme est plus forte parmi les personnes sans emploi et les catégories socio-professionnelles les moins favorisées. Parallèlement, ces sujets paraissent moins facilement réceptifs aux recommandations sanitaires.

Dans ce contexte, l’opération Mois sans tabac est-elle parvenue à dépasser les obstacles souvent constatés lors des autres campagnes ? Si l’on se concentre sur la visibilité de la campagne, les données ne sont pas toutes favorables : les ouvriers et les chômeurs semblent avoir été moins exposés à la campagne (ou comme le notent les experts de Santé publique France en ont « un moins bon souvenir »). Mais parallèlement, on observe que le lien entre l’exposition à la campagne et la probabilité d’avoir tenté d’arrêter de fumer est plus marqué chez les personnes ayant un niveau de diplôme inférieur au bac, les chômeurs et les jeunes. Néanmoins, d’une manière générale, au-delà de l’impact du Mois sans tabac, on relève que les tentatives d’arrêt fin 2016 étaient plus nombreuses chez les catégories socio-professionnelles les plus favorisées.

Si certaines limites (biais d’attention et biais de mémorisation et une puissance statistique parfois insuffisante pour évaluer l’influence des caractéristiques sociodémographiques) existent dans cette étude, elle présente néanmoins plusieurs forces et notamment son large échantillon représentatif de la population française.
Les résultats globaux permettent de confirmer l’efficacité du dispositif Mois sans tabac pour l’incitation au sevrage tabagique et au-delà pour l’inscription d’une dynamique positive en faveur de l’arrêt du tabac. Ils méritent des approfondissements notamment pour déterminer les moyens de renforcer encore la visibilité de la campagne par les publics les plus concernés.



Aurélie Haroche Rédactrice en chef de la rubrique Pro et Société JIM.fr

Référence
Efficacité de Mois sans tabac 2016 et suivi à un an des individus ayant fait une tentative d’arrêt, à partir du Baromètre de Santé publique France 2017, Etudes et enquêtes, Octobre 2019

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