Mots à maux

Paris, le samedi 6 février 2016 – Les associations de patients et de familles de patients militent régulièrement pour que les noms des pathologies qui les touchent ne soient pas transformés en insulte, en raccourci facile pour désigner une attitude. Ces appels sont souvent quelque peu moqués et beaucoup considèrent que le premier des objectifs est de mettre en place des traitements efficaces avant de penser à s’occuper du traitement médiatique.

Misanthrope mais amoureux des mots

L’association Promesses juge cependant que les mots et plus certainement la façon dont on les utilise participent et sont tout à la fois un reflet de la stigmatisation. Or, peu d’autres patients autant que ceux souffrant de schizophrénie sont la cible de stigmatisation. Aussi, à l’occasion du Congrès de l’Encéphale qui s’est récemment tenu à Paris, l’association a présenté les résultats d’une longue analyse linguistique réalisée par l’Obsoco avec le soutien des laboratoires Sanofi et Ipsen. Ces travaux ont été réalisés grâce à Alceste, un logiciel de statistique textuelle. Ce dernier a passé au crible quelque 1,3 million d’articles, traquant l’emploi du mot schizophrène.

Une évolution récente

Premier constat, le terme n’est pas prioritairement utilisé dans des articles où il s’agit d’évoquer la maladie ou une personne qui en serait réellement atteinte. « L’usage médical du terme ne représente que 44 % des articles : le terme schizophrénie est ainsi employé dans près de six articles sur dix pour désigner tout autre chose que la pathologie, généralement dans un sens de « contradiction », « ambivalence », « double discours » etc (il est utile de rappeler ici que la schizophrénie ne se caractérise pas par un dédoublement de la personnalité). Cet usage métaphorique est récent, la recherche historique sur la période 1950-1955 montre que tous les articles avec « schizo » sur cette période concernaient la maladie » relève l’association Promesse.

Les articles sur les progrès scientifiques sont rarissimes

Au sein même du corpus d’articles où il s’agit de parler réellement de la maladie, la proportion de ceux où elle est abordée sous un angle scientifique ou médical sont minoritaires : dans 13 % des cas le discours est « scientifique » (il s’agit notamment d’évoquer les effets du cannabis ou des facteurs génétiques des maladies mentales) et dans 20 % des articles on s’intéresse à l’aspect médico-social. Ici, la schizophrénie est fréquemment insérée au sein d’une énumération de différentes pathologies. « Les articles évoquant la réalité de la maladie (…) ou mettant l’accent sur les progrès scientifiques ou thérapeutiques, de même que ceux traitant de la prévention sont beaucoup trop rares pour ressortir à l’analyse statistique et donc être vus par un lecteur moyen ».

Un monde absolument impitoyable

Fait également étonnant, ce corpus d’articles où le terme "schizophrénie" ne relève pas d’un usage uniquement métaphorique est dominé par les « discours culturels » (56 %). « C’est donc en quelque sorte un discours "amateur" déconnecté de toute compétence sur la pathologie qui est majoritairement répandu dans les médias » relève Promesses. Dans ces commentaires culturels et d’une manière générale dans la plupart des articles évoquant la schizophrénie, c’est une atmosphère « lourde et inquiétante » qui domine, avec un portrait du patient schizophrène comme fréquemment dangereux, parfois même dépeint sous les traits du "monstre". A la différence de ce que l’on peut par exemple observer en ce qui concerne l’autisme (terme pourtant souvent employé dans un cadre métaphorique et négatif), on ne retrouve pas de longs témoignages de patients et de familles parvenant à trouver un équilibre avec la maladie. « La tonalité globale du propos journalistique (…) ne laisse émerger aucun discours porteur d’espoir » constate Promesses.

Des usages métaphoriques pas seulement blessants, mais totalement déroutants

On le voit, la richesse de cette étude, n’est pas, à la différence d’autres initiatives dans ce domaine, de se focaliser uniquement sur les utilisations détournées du terme. Celles-ci sont cependant nombreuses « déclinant à l’infini l’image du double et désignant l’ambivalence, la contradiction, l’incohérence, le double langage ». De très nombreuses idées fausses sur la maladie sont diffusées à travers ces emplois métaphoriques. Ils insistent d’abord sur le dédoublement de personnalité qui est loin de caractériser la maladie. Utilisés également fréquemment pour dresser le portrait d’hommes politiques manipulateurs, ils suggèrent par ailleurs l’idée que ce trouble peut être contrôlé. « Il est très surprenant de voir la métaphore transgresser à ce point le sens original duquel elle emprunte une image, non pas décalée ou purement blessante (…) mais diamétralement opposée » souligne Promesses.

Une responsabilité collective

Cette étude n’est cependant pas l’occasion de jeter l’anathème sur les médias. « Les médias ne sont pas plus responsables que les autres acteurs du système. Nous sommes tous en cause, professionnels de santé et associations de familles et parents inclus » affirment les responsables de l’association. Ces derniers estiment que ce traitement médiatique n’est qu’un reflet de la stigmatisation et de la circulation d’idées fausses au sein de la société. C’est donc un travail pédagogique en profondeur, impliquant l’ensemble des sujets concernés qui doit être mené, insistent les responsables de l’association.

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions

Soyez le premier à réagir !

Les réactions aux articles sont réservées aux professionnels de santé inscrits
Elles ne seront publiées sur le site qu’après modération par la rédaction (avec un délai de quelques heures à 48 heures). Sauf exception, les réactions sont publiées avec la signature de leur auteur.

Réagir à cet article