Néophobie : une situation fréquente mais passagère

La néophobie est la crainte ou le refus d’aliments nouveaux. Elle est sous-tendue par la peur de l’omnivore face à des aliments inconnus susceptibles d’être toxiques, un mécanisme adaptatif de l’évolution. Ce rejet peut se produire à la vue, à l’odeur, au toucher avant la dégustation, de telle sorte que l’enfant trie les aliments, les examine attentivement, les flaire et ne les goûte qu’à contrecœur et en petite quantité. Et parfois, les recrache. « Ce comportement ne constitue pas un trouble du développement » remarque Alain Bocquet (Besançon) « mais correspond à une phase normale du développement, avec une influence génétique possible ». En effet, l’omnivore a obligation de diversifier son alimentation et, pour cela, il doit être autonome dans ses choix après le sevrage. Son expérience est d’abord visuelle. Mais elle n’est pas suffisante pour générer des préférences gustatives qui demandent ensuite une ‘sécurité acquise’ ou ‘apprise’, à savoir une expérience avec un nouveau goût non suivi de conséquences gastro-intestinales négatives.

Des manifestations qui peuvent inquiéter

La néophobie se manifeste aussi par une régression avec refus d’aliments bien acceptés antérieurement et donc une restriction du registre alimentaire habituel. Ce refus se produit le plus souvent pour des légumes, des fruits et des poissons. Les aliments à forte densité calorique (pain, pâtes, riz, pommes de terre, viandes) et les aliments sucrés restent appréciés. On sait aussi que l’enfant est attiré par les aliments doux et denses (bananes, pommes de terre, raisins, pommes, poires) et refuse les aliments forts et peu denses (poivrons rouges, poireaux, melons, courgettes, choux). Il sait donc associer l’aspect de l’aliment et son caractère plus ou moins rassasiant dès l’âge de 2-3 ans.

La néophobie est très fréquente chez l’enfant et on la classe en 3 niveaux : l’enfant qui demande à goûter avant de consommer ou non ; l’enfant qui accepte de goûter sans contrainte, mais sans modifier son point de vue initial ; et l’enfant qui refuse catégoriquement de goûter des produits nouveaux. La néophobie débute généralement vers 18 mois et se manifeste surtout entre 2 et 6 ans. Puis le comportement s’assouplit et l’enfant finit par accepter de goûter des plats inconnus et de modifier son point de vue. Le nombre d’enfants ayant une néophobie et manifestant ensuite des troubles des conduites alimentaires est minime.

Un diagnostic différentiel

Il faut différencier l’enfant qui présente une néophobie du ‘picky-eater’ qui ne mange qu’un seul type d’aliment (sans fruits ni légumes). Le ‘picky-eater’ présente un risque de carences et de ralentissement de la croissance. Ce comportement pathologique, durable, est lié à une grande anxiété de l’enfant et une forte sensibilité aux informations sensorielles qui se manifeste par une défense tactile (on ne peut pas le toucher…). Il a aussi plus souvent une méfiance pour les plats composés d’aliments mélangés.

Comment prévenir ?

Le moyen le plus simple de prévenir la néophobie est de profiter de la période de néophilie avant l’âge de 12-18 mois pour faire découvrir et apprécier à l’enfant le plus grand nombre d’aliments possible. Cette prévention peut aussi débuter in utero en conseillant aux femmes enceintes une alimentation très diversifiée. En effet, durant cette période, le fœtus est exposé à divers composés aromatiques par la déglutition du liquide amniotique et ces composés varient en fonction de l’alimentation de la mère. Cette exposition favorisera l’acceptabilité d’aliments nouveaux porteurs de ces arômes. La même règle prévaut en cas d’allaitement maternel. Quant aux laits artificiels, leur composition peut également influencer les préférences gustatives ultérieures. Enfin, plus la diversification alimentaire se déroule tôt, meilleurs sont les résultats. Cela dit, l’acceptation initiale d’un aliment et le nombre d’expositions nécessaires pour sa bonne acceptabilité varient selon la saveur et la texture de cet aliment. Les saveurs acides et amères et les textures granuleuses et collantes sont moins facilement acceptées. Il est ainsi recommandé de proposer un à un les aliments au début de la diversification toujours sous la même forme au début avant de varier les présentations avec le temps ainsi que les aliments associés.

Comment gérer ?

La néophobie peut être progressivement atténuée en rendant familier un aliment rejeté ou inconnu. En cas de refus, l’exposition répétée aux aliments inconnus facilite l’appréciation des aliments précédemment rejetés. Une étude a notamment montré que des expositions jusque 8 fois, un jour sur deux, pouvait entraîner l’acceptation. La proposition de morceaux, qui introduisent une nouvelle texture, doit aussi être le plus précoce possible.

Le contexte du repas a aussi son importance : convivialité, bienveillance, interventions comportementales et interactions positives facilitent l’intégration. Les jeunes enfants apprennent à accepter les aliments en observant d’autres personnes (ou d’autres enfants) plutôt qu’en écoutant les explications des parents.  

Pour diminuer la néophobie, on peut proposer à l’enfant de participer à l’achat des aliments, à la préparation du repas et à un « toucher/goûter » dans un contexte non contraignant et ludique.

On aide aussi l’enfant à mettre des mots sur les aliments et les sensations éprouvées. L’éducation au goût est avant tout un plaisir qui va au-delà du ‘c’est bon’, ‘c’est pas bon’.

Il est souvent contreproductif de pousser un enfant à consommer quand il refuse. La pression parentale est souvent associée à une plus grande expression de la néophobie.

Il faut éviter le système récompense-punition et ne pas évoquer sans cesse ce problème surtout en présence d’étrangers.

Enfin, si l’enfant persiste dans son refus, on ne remplace pas l’aliment refusé par un autre et on ne compense pas par des aliments de grignotage entre les repas. On respecte le rythme des 4 repas par jour. On lui représente l’aliment sous des préparations différentes et à des moments différents. On laisse faire l’enfant pendant le repas sans le surveiller. On ne lui sert pas de portions trop importantes.
 
« Rester calme et détendu et ne pas laisser entrevoir à l’enfant qu’il peut avoir un pouvoir sur ses parents par le biais de la nourriture, éviter autant le combat que la permissivité exagérée permettra une prise en charge aussi efficace que possible de la néophobie », a conclu Alain Bocquet.
 

Dr Dominique-Jean Bouillez

Référence
Bocquet A: Comment gérer la néophobie alimentaire ? Session plénière – Troubles de la prise alimentaire de l’enfant ou troubles de l’oralité de l’enfant. 25ème congrès national de pédiatrie ambulatoire (Marseille): 21-23 juin 2019.

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