Office nationale des forêts : des suicides qui cachent un malaise profond

Paris, le mercredi 27 juillet 2011 – Il est toujours difficile (voir impossible) de déterminer la part de la vie professionnelle, des problèmes personnels et des désordres psychiques face à un suicide : les expériences de France Télécom ou encore d’EDF l’ont maintes fois prouvé. Aussi, la prudence est de rigueur face à la situation qu’a révélé hier le nouveau suicide d’un agent de l’Office nationale des forêts : un père de famille de cinquante-neuf ans, qui s’est pendu dans la maison forestière où il vivait dans l’Allier. Cette autolyse est la vingt-quatrième recensée au cours des sept dernières années au sein de l’ONF et la quatrième depuis juin : une proportion plutôt élevée si l’on se réfère au taux de suicide national de 16,2 pour 100 000 habitants et par an et si l’on rappelle que l’Office compte aujourd’hui 9 500 salariés (3,5 suicides par an contre 1,5 « attendus »).

Des centaines de kilomètres de solitude

Cependant, à l’instar de certaines autres professions, les forestiers sont soumis à des conditions de vie qui favorisent le passage à l’acte et notamment l’extrême solitude. Dans le Puy de Dôme, Dominique Chéry, garde forestier depuis vingt cinq ans raconte ainsi le poids de l’isolement des longs trajets effectués chaque jour, sans téléphone portable, ni radio fournis. Aujourd’hui, la direction de l’ONF semble être mieux consciente de l’impact de cette solitude que par le passé et des mesures spécifiques sont déployées. « «J’ai mis en place un dispositif de proximité avec trois objectifs. D’abord, lutter contre l’isolement des agents patrimoniaux, qui vivent souvent en forêt. Nous avons doublé le nombre des assistantes sociales (de 10 à 20) » explique ainsi Pascal Viné, patron de l’ONF interrogé par Libération.

Un seul arbre vous manque…

Connaissant parfaitement les conditions de travail rigoureuses des gardes forestiers qui demeurent inchangées depuis des décennies et n’ignorant pas l’importance des difficultés personnelles dans les suicides, les syndicats du secteur demeurent eux aussi prudents avant d’incriminer directement la détérioration des conditions de travail. Cependant, toutes les organisations et jusqu’à la présidence de l’ONF elle-même confirment l’installation d’un profond malaise au sein de l’institution. Ce climat est lié aux nombreuses restructurations dont a fait l’objet l’office ces dernières années, dont certaines ont pour conséquence d’accroître le fameux sentiment de solitude des forestiers. « On a scindé leurs activités, on les a spécialisés, sectorisés et privés ainsi de vision globale. Parallèlement, on est passé de 15 000 agents en 1986 à 9 500 aujourd’hui, soit un tiers d’effectifs en moins. Et le contrat d’objectifs Etat-ONF 2012-2016, adopté mercredi, prévoit 613 nouvelles suppressions de postes. Les forestiers souffrent de ne plus pouvoir faire leur travail correctement. Faute de moyens, ils ne peuvent plus assurer la surveillance et le suivi des parcelles de forêts coupées. Lorsqu’ils les voient abîmées, ils ont le sentiment de trahir leur mission », explique Philippe Berger de Snupfen-Solidaires, cité par Libération.

Audit social

Des éléments qui ne sont pas niés par la direction de l’Office qui œuvre pour un meilleur accompagnement des agents. « J’ai installé un numéro vert d’écoute psychologique. Ensuite, pour mieux comprendre les difficultés, nous mènerons avec les syndicats un audit socio-organisationnel qui débutera en octobre. Enfin, nous allons développer la communication : je me déplace beaucoup pour expliquer le nouveau contrat d’objectifs dans lequel on réaffirme le rôle polyvalent et majeur des agents patrimoniaux », explique Pascal Viné. Cependant, concernant les suppressions de poste, au sujet desquelles les syndicats souhaitent un moratoire, les décisions sont plus difficiles à prendre. Le ministre de l’Agriculture a cependant semblé tendre une main ce matin en affirmant qu’il ne « laisserait pas tomber » les forestiers et en appelant à la réalisation d’un audit social. Une réaction qui paraîtra peut-être plus réconfortante aux salariés de l’ONF que celle de Nathalie Kosciusko-Morizet qui face aux quatre suicides de ces dernières semaines s’est contentée de déplorer la « forme de solitude » qu’ils connaissent depuis toujours.

Aurélie Haroche

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