Oui, la loi anti-tabac protège le coeur des non fumeurs

En 2005, l’Ecosse a décidé de bannir le tabagisme dans tous les lieux clos et sensibles, notamment ceux de l’espace publique et ceux de la sphère professionnelle. L’acte ainsi rédigé devait être appliqué dans tout le pays à la fin de mars 2006. La législation à tonalité prohibitive vise à protéger les non-fumeurs de la fumée d’autrui, bref à mettre un terme au tabagisme passif, partout où cela est possible, ceci à la lueur d’une nuée d’études qui ont condamné à l’unanimité ce facteur de risque, devenu, dans certaines d’entre elles plus nocif que le tabagisme actif lui-même, selon des mécanismes sinon ténébreux, du moins fumeux… Il est cependant clair que ces mesures préventives ont tout lieu d’être bénéfiques pour le fumeur lui-même qui est en première ligne dans la confrontation avec la fumée, émanant de la cigarette, du cigare ou de la pipe. Huit études ont suggéré que la mise en œuvre de cette législation anti-tabac avait conduit, par la suite, à la diminution du nombre des admissions en milieu hospitalier pour syndrome coronaire aigu (SCA).

Force est cependant de reconnaître, en toute rigueur scientifique, que ces études souffrent d’une méthodologie limite, ou carrément non crédible du fait de quelques entorses aux règles nécessaires à la validité et à la crédibilité des informations scientifiques et médicales : 1) recueil rétrospectif des données, sans doute l’entorse la plus grave ; 2) étiquetage diagnostique imprécis ; 3) exposition à de nombreux facteurs de confusion, souvent méconnus ou carrément dissimulés, selon des procédures, hélas trop répandues dans la recherche clinique (par exemple, les facteurs saisonniers qui ne sont pas les seuls) ; 4) enfin, mais la liste n’est pas exhaustive, la faiblesse des effectifs… Seule une étude (n=22) a mentionné l’information sur le statut tabagique des patients, alors qu’aucune n’a inclus la moindre donnée concernant l’exposition au tabagisme passif, ce qui est un peu léger (léger comme la fumée de cigarette, cela s’entend). De ce fait, au terme des huit études évoquées, aucun investigateur n’est à même d’évaluer le rôle éventuel de la protection contre le tabagisme passif dans la diminution des hospitalisations.

Une étude de cohorte prospective semble bien échapper, au moins en partie, aux critiques précédentes. Son objectif, clair et précis, a été d’évaluer le nombre des admissions pour SCA, avant et après la mise en œuvre de la législation anti-tabac en Ecosse, en tenant compte du tabagisme, notamment de son caractère passif ou actif.

L’information pertinente a été recueillie de manière prospective à partir de questionnaires et de données biochimiques, concernant tous les patients hospitalisés en raison d’un SCA au sein de 9 hôpitaux écossais, ceci pendant les 10 mois qui ont précédé l’application de la fameuse législation, puis au cours des 10 mois qui ont succédé à celle-ci. Ces hôpitaux drainent 64 % des admissions pour SCA en Ecosse, dont la population est de l’ordre de 5,1 millions.

Globalement, après l’application de la législation anti-tabac, le nombre des admissions pour SCA a diminué de 17 % en Ecosse, versus 4 % en Angleterre au cours du même laps de temps, alors que, dans ce pays, il n’existe aucune mesure législative de ce type. A noter qu’au  cours de la décennie précédente, en Ecosse, la diminution annuelle moyenne des hospitalisations pour SCA n’a pas dépassé 3 %.

L’augmentation de la mortalité avant l’admission ne saurait être en cause, car celle-ci a, au contraire, diminué de 6 %. Chez les fumeurs, la réduction du nombre des admissions pour SCA a atteint 14 %,  versus 19 % chez les anciens fumeurs et 21 % chez les non fumeurs. Ces derniers ont rapporté une diminution de l’exposition hebdomadaire au tabagisme passif (p<0,001, test du chi-2) qui a été confirmée par une baisse de la concentration géométrique moyenne des taux de cotinine sérique, de 0,68 à 0,56 ng/ml (p<0,001 ; test t de Student).

Au total, dans l’année qui a suivi l’application de la législation anti-tabac en Ecosse, le nombre des admissions pour SCA a diminué globalement de 17 %, notamment chez les non fumeurs qui participent à hauteur de 67 % à ce résultat. Les fumeurs également bénéficient de cet impact bénéfique… La cause du tabagisme actit ou passif étant impossible à défendre, la position la plus simple et la plus pragmatique consiste à admettre ces résultats sans émettre la moindre critique, ce qui contentera le plus grand nombre et évitera des réactions épidermiques aux membres du puissant lobby anti-tabac (qui n’a d’égal en puissance et en virulence que le lobby du tabac…).

On se contentera de souligner, par acquit de conscience, que, si les études de ce type sont prospectives, elles n’en utilisent pas moins la vieille stratégie des études dites historiques qui font référence aux chiffres du passé pour mettre en évidence des résultats significatifs au présent. On se rappellera qu’au moment où certains défendaient la nécessité d’études contrôlées pour établir solidement des faits médicaux, ce type d’approche était vilipendé : un quart de siècle plus tard, on en est à se demander pourquoi. A vrai dire, il est inutile de se battre sur certains fronts, car le résultat est acquis avant le début de la bataille. Ite missa est…

Dr Philippe Tellier

Référence
Pell JP et coll. : Smoke-free legislation and hospitalizations for acute coronary syndrome. New Engl J Med 2008 ; 359 : 482-491.

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