Permafrost : que faut-il craindre du dégel ?

Moscou, le mardi 30 août 2016 – S’ils ont surpris les parisiens en cette fin du mois d’août, les trente-cinq degrés Celsius enregistrés la semaine dernière ont plus étonné encore d’autres habitants de la planète cet été. Le mercure a ainsi également enregistré de tels records en Iamalo-Nénétsie, régions au cœur de la Sibérie guère habituées à de telles rigueurs. Ces températures caniculaires ont nécessairement entraîné un certain dégel du permafrost (appelé pergélisol par les francophones les plus consciencieux que sont les Suisses). Or, les premières conséquences dramatiques de cette évolution ont été observées au début du mois d’août. Un enfant de 12 ans est mort, dans la région de Yamal (située au-delà du cercle polaire) contaminé par le bacille de la maladie du charbon, l’anthrax, tandis que 23 autres personnes étaient infectées et que 2 500 rennes ont péri. Alors que plus aucune épidémie n’a été rapportée depuis 1941 en Russie, cette résurgence est probablement liée à la libération par le dégel de cadavres d’animaux contaminés il y a plusieurs décennies, permettant ainsi le retour de la bactérie.

Se tenir prêts

Les autorités ont voulu réagir sans tarder en vaccinant plus de 1 500 habitants de la région et en plaçant 700 personnes à risque sous antibiotiques. L’incinération des cadavres d’animaux contaminés a par ailleurs mobilisé 270 soldats. Mais au-delà de cette intervention ponctuelle, pour les scientifiques russes, cette épidémie doit servir de signal d’alerte. Si « les scénarios du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ne prennent pas en compte l’évolution du pergélisol » relève Florent Dominé, chercheur au laboratoire franco-canadien Takuvik, cité dans la Tribune de Genève, les scientifiques russes n’ont pas manqué de s’intéresser au sujet. Dans un rapport publié en 2014, cité aujourd’hui par le Monde, ils évoquaient ainsi déjà le risque de retour de certains agents pathogènes. Sur la base de ces analyses et après l’épidémie de cet été, les climatologues russes préviennent : « Est-ce qu’un tel processus peut se répéter ? Bien sûr ! » a ainsi tonné Boris Kerchengoltz, chercheur à l’Institut russe des problèmes biologiques du permafrost lors d’une récente conférence du presse. Le directeur de l’Institut russe du climat, Sergueï Semenov a renchéri  en faisant remarquer que des températures telles celles recensées il y a quelques semaines représentaient une « anomalie sans précédent » dans une région située au-delà du cercle polaire . « Je pense que le changement climatique va nous apporter bien des surprises. Je ne veux effrayer personne mais nous devrions y être prêts » a enfin enjoint le directeur adjoint de l’Institut de recherche russe d’épidémiologie, Viktor Maléïev.

Quand le réchauffement fabrique du réchauffement

Outre Bacillus anthracis, le permafrost cache en effet d’autres menaces biologiques terrifiantes, telle la variole. Une équipe de chercheurs français et russes avaient ainsi publié en 2012 leur découverte d’une souche du virus de la variole sur une momie datant du XVIIIème siècle, enfermée dans le permafrost d’Iakoutie. Trois ans plus tard, des chercheurs réactivaient un virus géant également prisonnier des glaces, Mollivirus sibericum, vieux de 30 000 ans. Autant d’agents dont on ne sait quelles conséquences leur libération pourrait entraîner.  Les virus et bactéries ne sont en outre par les seules menaces liées au dégel du permafrost. Cette évolution entraînerait également la libération de dioxyde de carbone et de méthane, gaz qui auront eux mêmes une incidence sur le réchauffement climatique. Des chercheurs travaillent aujourd’hui à l’estimation de l’ampleur de la production de carbone sous l’effet du dégel.

Des travaux à hauts risques

Ces menaces seraient trop insuffisamment prises en compte par les promoteurs en tous genres qui se pressent en Sibérie notamment, attirés par la manne que représente l’exploitation du pétrole  et du gaz. Des travaux et forages risquant de "libérer" des cimetières d’animaux mais aussi d’humains (alors que le peuple autochtone des Nénèses n’enterre pas ses morts sous la terre) sont projetés. Le projet d’un nouveau gisement pétrolier au Taïmyr inquiète ainsi particulièrement l’association Greenpeace. « Sur le territoire des travaux prévus, il existe deux [fosses communes], chacune de 60 km carrés, datant de l’épidémie de 1931, plus, non loin, trois autres de la même époque d’une surface de 60 à 200 km carrés (…). Les travaux de terrassement dans les zones à grand risque d’anthrax vont, bien sûr, augmenter le danger de résurgence de cette infection » explique cité par Le Monde Alexandre Prokoudine, chef du département vétérinaire de l’Institut de l’agriculture et de l’écologie de l’Arctique.

Vive le dégel !

Cependant certains espèrent que le dégel du permafrost n’aura pas que des conséquences négatives, puisqu’il favorisera également l’arrivée de nouvelles végétations. « Nous observons dans certaine régions de l’Arctique le développement d’une végétation qui n’existait pas auparavant. Or, les arbres constituent un piège à carbone. La question est donc de savoir si l’apparition d’arbres compense la libération du carbone piégé depuis des millénaires » explique Florent Dominé dans la Tribune de Genève.

Aurélie Haroche

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