Poète, toujours tu chériras la médecine

Paris, le samedi 19 octobre 2019 – Dès l’école, la séparation s’installe. Il y aurait les scientifiques, ceux qui ont choisi de s’ancrer dans la raison et qui fonctionnent grâce à un régime de vérification. Et il y aurait les littéraires, préférant s’en tenir à l’expérience, acceptant la tromperie des sens, se vouant à la beauté. Les lignes se franchissent parfois difficilement, tant les catégories sont considérées comme immuables (en raison de leur simplicité et de leur facilité). Mais certains esprits refusent ces frontières et s’aventurent avec autant d’aisance dans les deux aires, refusant de sacrifier le sens du beau pour celui de la raison et inversement.

Aucune séparation étanche

« En tant que scientifique je sais que je ne puis avoir aucune certitude absolue sur rien. (…) Je n’ai jamais cherché à analyser sérieusement quel impact mon attachement à la science pouvait avoir sur mon écriture poétique. Je me contente de constater qu’aussi loin que remontent mes souvenirs, je n’ai jamais fait, ni dans ma pensée, ni dans ma vie quotidienne la moindre opposition, ni aucune séparation étanche entre, d’un côté la physique dans mon adolescence einsteinienne, la biologie et les sciences dites médicales plus tard et de l’autre côté la poésie, la musique, la peinture, la danse... Jamais durant les près de 45 années de service dans les hôpitaux je n’ai eu de problème, hors celui du "temps mesuré", pour mener de pair mon métier de médecin (pour moi les chirurgiens estimables sont d’abord des médecins), mon intérêt pour la biologie (depuis quelques années plus spécialement pour les neurosciences et les neurosciences cognitives) et l’écriture ressentie comme une "nécessité" depuis mon enfance… » confiait il y a une quinzaine d’années le poète Lorand Gaspar. Comme en témoignent ces mots, il aspirait à une profonde unité entre l’ensemble de ses aspirations, sans jamais considérer qu’une ou l’autre de ses activités doivent être perçues comme plus ou moins essentielles.

Frontière

Ce désir de synthèse était-il lié à un désir de réparer, de "recoudre" selon une de ses images fétiches, la fragmentation de son lieu de naissance. Lorand Gaspar est né hongrois en Transylvanie orientale alors roumaine, une partie d’Europe pour toujours tiraillée, une frontière éternelle d’errance. Après une enfance entre la Transylvanie, Vienne et Prague, où il s’exerce à différents arts et sports, il est mobilisé dans l’armée hongroise sur le front russe. Arrêté, il est envoyé dans un camp de travail au sud de Stuttgart, dont il s’enfuie en mars 1945, alors qu’il a juste vingt ans. La fin de la guerre le conduit à Paris. C’est en France, qu’il commence ses études de médecine et sa carrière de chirurgien. Mais bientôt, il quitte les hôpitaux français pour sillonner le monde, de Jérusalem-Est jusqu’à Tunis en passant par Bethléem et Beyrouth. Partout, il tente de recoudre à la fois les corps des hommes déchirés par la guerre et leurs esprits ancrés dans la haine.

Conseils au médecin et au poète

La lumière et les ombres du Proche et du Moyen-Orient et de la méditerranée hantent les écrits du poète Lorand Gaspar (qui a toujours écrit en français) autant que la médecine. Elles sont des voix entremêlées tendues vers le même objectif de comprendre et de guérir les souffrances. Du Quatrième Etat de la matière paru en 1966 à Feuilles d’observation publié en 1986 et qui comporte de nombreux fragments sur la médecine, les liens établis entre les deux pôles de la vie de Lorand Gaspar sont constants. La critique Lysiane Rakotoson dans La revue des ressources observait ainsi en 2010 comment dans l’œuvre de Lorand Gaspar « Comme la médecine, le poème doit détourner de la douleur. Il permet de se ménager un espace respirable malgré la douleur. L’écriture poétique rend moins pénible la souffrance du poète lui-même face aux échecs de la médecine, aux vies qu’il n’a pas pu sauver ». De la même manière, le poète donne dans ses écrits des conseils pour être un bon médecin, comme dans "Clinique" , paru dans le recueil Egée. « Si tu veux que soient justes et efficaces tes soins, / considère les rapports de la maladie et du malade, (…) sois attentif aux paroles, aux manières, aux silences ». Des conseils qui pourraient, note Lysiane Rakotoson, également s’appliquer au poète, qui se doit d’être attentif aux moindres frémissements.

Médecin et poète, poète et médecin, Lorand Gaspar est mort ce 9 octobre à 94 ans à Paris.

Aurélie Haroche

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