Pourquoi on ne peut pas plaire à tout le monde ?

Paris, le samedi 9 novembre 2019 – Réaliser un film montrant le quotidien de personnes atteintes d’un handicap quel qu’il soit, suscite généralement deux types de réaction. Soit le projet est loué pour son choix de mettre en scène des situations et des personnages qui sont souvent oubliés des œuvres artistiques et pour oser évoquer des questions difficiles et encore souvent taboues, soit il est attaqué pour avoir présenté une vision déformée de la réalité, trahissant le vécu des personnes concernées.

« Dans les meilleures conditions possibles »

Le film Hors Normes a réussi à provoquer les deux types de remarques. Eric Toledano et Olivier Nakache auteurs du remarqué Intouchables racontent l’histoire vraie de Stéphane Benhamou et Daoud Tatou qui ont fondé en 1996 l’association Le Silence des Justes. Cette organisation accueille des enfants et adolescents souffrant d’autisme ou de troubles apparentés « dans les meilleures conditions possibles » assure-t-elle. Eric Toledano connaît Stéphane Benhamou depuis de longues années et a assisté à la naissance de l’organisation. Avec Olivier Nakache, il a en outre pris part à un camp d’été organisé par le Silence des Justes à la montagne. Frappés par l’énergie de Stéphane Benhamou et de son équipe, par la spécificité de l’accueil des enfants autistes, et les difficultés rencontrées quotidiennement par ce type d’associations (tant liées à la prise en charge des enfants, qu’aux contraintes administratives ou aux relations avec les parents), les deux cinéastes, habitués à évoquer dans leurs films des parcours hors du commun ont choisi d’en faire le thème de leur nouvel opus.

Une fiction immersive

Ce dernier n’élude rien de la violence à laquelle peuvent être confrontés quotidiennement les accompagnateurs de l’association : violence des décisions administratives, violence de l’abandon des familles, violence parfois des jeunes patients. Il met également en évidence les stigmatisations dont sont les victimes les personnes souffrant d’autisme et les limites de certaines tentatives de prise en charge. Par ailleurs, à la différence d’autres films (ce qui a parfois été reproché aux réalisateurs), il met en scène des acteurs souffrant d’autisme. Cependant, si les deux réalisateurs ont voulu que leur film soit « immersif » (ainsi ne traduisent-ils pas les nombreux sigles qui sont le langage quotidien des référents de l’association), s’ils assurent que toutes les situations décrites ont « toutes été vécues dans la réalité », comme l’explique Eric Toledano au site Handicap.fr, il s’agit néanmoins d’une fiction romancée dont le fil principal est de suivre le parcours du héros (dont pour les lecteurs du JIM nous ne dévoilerons pas le nom), le fondateur de l’association.

Critiques du film ou de la réalité ?

Plusieurs représentants politiques dont la déléguée interministérielle à l’autisme et responsables d’associations soutenant les personnes et familles touchées par l’autisme (Autisme France, Collectif Autisme…) ont salué les qualités de cette oeuvre, alors qu’une projection était organisée à l’Assemblée nationale. Ainsi, Christine Meignien, présidente de la fédération Sésame Autisme a qualifié le film de « courageux », car montrant une « réalité terrifiante, que personne ne soupçonne ». Sans doute, faisait-elle entre autres référence à l’évocation de la détresse et la solitude des parents, à l’angoisse suscitée par la multiplication des refus d’accueil ou encore au drame que peut représenter une fugue. Pourtant, tout en ayant vu le même film, le Collectif pour la liberté d’expression des autistes n’a pas du tout la même perception de l’œuvre. Il dénonce ainsi dans un communiqué : « Il semble faux d’affirmer que Hors Normes veut montrer la réalité des autistes dits "sévères" : ce film illustre une ignorance totale des besoins particuliers des autistes et offre au grand public la vision d’un accompagnement datant des années 70 ». L’association énumère différents éléments qui l’ont choquée tels que « l’absence de moyens de communication alternatifs, le non-respect du consentement, le toucher viriliste incessant et inadapté aux personnes autistes (il s’agit sans doute des nombreuses accolades fraternelles, ndrl) (…) la non accessibilité organisée dans les lieux culturels ». Mais ce que ce collectif reproche au film n’est que le reflet de la probable réalité : rares sont encore les associations ayant développé des moyens de communication alternatifs, tandis que beaucoup probablement refusent de considérer que le « toucher viriliste » soit complètement à proscrire. Enfin, l’inadaptation des lieux culturels reste une triste réalité à laquelle les associations prenant en charge des personnes handicapées sont confrontées quotidiennement.

Personnages secondaires

Au-delà de ces remarques qui plus qu’au film s’adressent peut-être à la société et à la prise en charge des patients, le Collectif juge que les personnes autistes « ne sont que les objets et les personnages secondaires ». De fait, Hors Normes se concentre sans doute plus probablement sur le destin des fondateurs de l’association que sur celui des personnes autistes, mais pourrait néanmoins avoir le mérite de ne plus cacher ceux qui sont partout rejetés (et c’est la force de cette association imparfaite, dont les imperfections sont d’ailleurs un des thèmes du film qui aborde l’absence de professionnalisation des encadrants par exemple, d’accueillir ces enfants).

On ne peut pas plaire à tout le monde, scande le slogan. Voilà qui n’est sans doute pas de nature à faire du dernier film d’Eric Toledano et Olivier Nakache un film hors normes.

Aurélie Haroche

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