Quand c’est trop gros…

Paris, le vendredi 31 mai 2019 – « Je vais te dire un grand secret (…) Je ne sais pas parler de toi », chantait Aragon à Elsa. Aujourd’hui, nous pouvons vous dire un grand secret, nous ne savons pas parler des gros (et de tous les autres, tous les invisibles, toutes les personnes subissant des discriminations).

Entre deux écueils, le choix du silence

Pourtant, on pressent l’urgence de ce sujet. Ne plus cacher, ne plus enfermer les personnes obèses dans une norme, ne plus les condamner à l’anormalité. Mais on mesure les mille pièges de cette ouverture de la parole. On redoute de blesser par des informations mal interprétées. On redoute en montrant de façon positive l’exemple de personnalités qui dévoilent leur corps et qui affrontent les brimades les plus haineuses sur internet de donner le sentiment d’oublier que l’obésité est une menace pour la santé. A l’inverse, on craint en évoquant la souffrance des personnes atteintes d’obésité, en rappelant leurs multiples difficultés, de paraître vouloir les réduire à leur poids, à leurs potentiels problèmes de santé. Et face à ces multiples écueils, on préfère souvent la tranquillité du silence.

Un phénomène complexe

Un récent exemple de courageuse prise de parole pourrait nous conforter dans cette attitude. Car même les meilleures intentions peuvent être exposées à des critiques virulentes. Murielle Magellan a souhaité adapter à l’écran le livre autobiographique de Gabrielle Deydier, On ne naît pas grosse. Dans cet ouvrage, paru en 2017, la jeune femme permettait de mesurer, à travers le récit de sa vie, toute la complexité du discours sur l’obésité et de l’appréhension de ce phénomène. Elle évoquait en effet les errances d’une société où 15 % de la population présente un IMC supérieur à 30 mais où rien n’est adapté pour les personnes concernées et où les médecins paraissent souvent ignorer cette question. Elle mettait en évidence la multiplicité des facteurs pouvant conduire à l’obésité (familiaux, sociétaux, médicaux, affectifs). Gabrielle Deydier relatait en outre avec précision sa descente aux enfers, décrivant avec minutie son rapport à l’alimentation comme une addiction, racontant notamment ses crises d’hyperphagie, récits mettant bien en évidence une forte dimension autodestructrice. Elle insistait encore sur la difficulté de rencontrer des professionnels de santé empathiques et à l’écoute. Son ouvrage oscillait ainsi entre le témoignage et le manifeste, entre l’appel et le diagnostic.

Une première remarquable

L’adaptation d’On ne naît pas grosse, diffusée sur France 2 le 15 mai dernier, avec pour titre Moi grosse n’était sans doute pas parfaite. Le film porté par l’actrice Juliette Katz comportait son lot de défauts propres aux téléfilms défendant une cause, avec notamment une petite tendance à la récitation. Mais l’événement n’en était pas moins marquant : la télévision publique proposait en prime time une œuvre s’intéressant aux discriminations continuelles dont souffrent les gros, le tout incarné par une actrice talentueuse.

Une réalité à ne pas cacher

Et pourtant. Elles n’étaient sans doute pas les premières destinataires du message du film, puisque concernées quotidiennement par les brimades dénoncées. Cependant, leur regard était très attendu. Or, beaucoup de militants et plus encore de militantes de la cause des gros ont déploré certains partis pris du film. L’affiche où l’on voit Juliette Katz affalée dans un canapé, les cheveux gras, le regard hagard, entourée d’emballages alimentaires a été moquée. Ainsi, la blogueuse Olga Volfson juge que l’affiche « tape dans tous les clichés » et s’inquiète : « Beaucoup de gens vont juste voir l’affiche donc ça va continuer de répandre l’image selon laquelle les gros sont des fainéants ». Pour Eva Perez-Bello, qui a écrit en collaboration avec Daria Marx Gros n’est pas un gros mot, cette affiche revient à « donner le bâton pour se faire battre ». Gabrielle Deydier avait conscience qu’une telle présentation risquait de déclencher un certain émoi, mais elle assume ce choix de la production : « Ce que certaines personnes semblent oublier, c’est que le film s’inspire de ma vie. Dans mon ouvrage, j’explique que je mange jusqu’à vouloir tomber dans le coma, jusqu’à me faire éclater le ventre. Donc quand on critique cette affiche, on nie ma vie à moi, on délégitime ma propre souffrance » signale-t-elle. On perçoit ici la complexité de la transmission d’un message sur les difficultés vécues par les obèses : faut-il choisir une présentation idyllique pour faire taire les clichés les plus stigmatisants en risquant de tronquer la vérité ou au contraire insister sur les douleurs quitte à renforcer certaines idées préconçues ? La complexité de ce choix est renforcée encore par les divergences d’opinion que l’on constate chez les personnes souffrant d’obésité, ce qui rappelle que la notion de communauté est (notamment) ici nécessairement réductrice et trompeuse.

Par le grotesque, renforcer plus encore l’invisibilité

Mais plus encore que l’affiche, c’est l’utilisation par l’actrice d’un fat suit qui a provoqué les plus fortes critiques. Un fat suit est un accessoire de cinéma utilisé pour que les acteurs aient l’air plus enveloppé qu’ils ne le sont en réalité. Mais ce trucage de comédien, comme il en existe de nombreux autres, souffre d’une réputation sulfureuse. En effet, le fat suit a été régulièrement utilisé par des comédiens et plus encore par des comédiennes filiformes pour moquer les gros. Affublées d’un fat suit, Courteney Cox ou Gwyneth Paltrow ressemblent à des monstres, leur corps s’exposent comme de véritables difformités. Ici, le fat suit n’est pas seulement un artifice, mais un objet accentuant le grotesque. Aussi, découvrir que Juliette Klatz portait un fat suit a été vécu comme une véritable épreuve par plusieurs blogueuses. Daria Marx fondatrice du blog Gras Politique a ainsi commenté sur sa page Facebook : « Je ne m'attendais pas à ce que l'actrice soit littéralement déguisée en moi. En mon corps. Mon corps à moi. Avec lequel je vis. Avec lequel je souffre. Avec lequel je subis. (…) Cette fat suit, elle me ramène du côté des monstres. Elle me montre une nouvelle fois que mon vrai corps, il n'existe pas, il n'est pas montrable. Ce fat suit, c'est encore nous dire que nous ne sommes pas acceptées. Pas acceptable. A jeter. A planquer » déplore-t-elle, soulignant le caractère paradoxal de ce fat suit qui tout à la fois renvoie le corps gros dans le domaine du grotesque et en même temps continue à soustraire sa réalité aux regards. Olga Volfson partage ce sentiment et rappelle citée par Les Inrocks : « Le fat suit a un historique de décrédibilisation. Ca tourne les gros au ridicule ». De fait beaucoup de militantes l’assimilent à la pratique du « Black face » à laquelle certains blancs avaient recours au XIXème siècle pour se moquer des noirs. Parallèlement à cette dénonciation du fat suit, certains ont déploré que la production ait refusé de choisir une actrice correspondant au personnage, rejoignant ici la mouvance de ceux qui dénoncent « l’appropriation corporelle », mouvance qui considère comme une pratique discriminante que les handicapés ne soient pas joués par des personnes handicapées ou les transgenres par des personnes transgenres.

Qu’est-ce que l’art ?

Difficile de nier que le fat suit ait été dans de nombreuses situations un instrument destiné à renforcer la stigmatisation. Faut-il cependant condamner l’objet en lui-même ou plutôt les contextes où il a ainsi été utilisé (de la même manière que le black face quand il est utilisé dans une pièce d’Eschyle n’a absolument pas la même dimension que quand il s’agissait de ridiculiser les noirs) ? Par ailleurs, Juliette Klatz est une jeune femme obèse et a elle-même souffert de grossophobie. C’est cette histoire personnelle, son talent et la sensation d’avoir trouvé la comédienne la plus inspirée par (et pour) le rôle qui ont poussé la réalisatrice et la production à la choisir. « Bien sûr, l’idéal aurait été qu’il n'y ait pas de fat suit mais Juliette, ce n’est pas Lily Rose-Depp non plus. Je trouve ces réactions d’une violence affreuse pour elle qui souffre aussi d’obésité. Ce n’est pas votre poids qui fait la légitimité du jeu » commente Gabrielle Deydier pour les Inrocks. Elle rappelle ici que le cinéma doit transcender la réalité pour mieux servir l’objectif poursuivi (que l’objectif soit esthétique, narratif ou politique). La réalisatrice pour sa part signale que le cinéma crée des personnages et que de la même manière la couleur des cheveux ou le maquillage de Juliette ont été changés.

Réflexions sur les mots et le militantisme

Cette polémique pourrait être considérée comme un exemple parmi tant d’autres de la stérilité des affrontements quotidiens sur Facebook et Twitter qui naissent d’un simple mot, d’une simple image. Mais elle est également révélatrice de la difficulté d’évoquer certains sujets, de créer un consensus, en dépit des meilleures intentions. Elle rappelle comment notre façon de triturer la pensée et les mots ne font parfois que déplacer les phénomènes de stigmatisation. A cet égard, on relèvera cette remarque d’Anouch, militante au sein de Gras Politique, interrogée par 20 minutes et qui de la même manière qu’elle attend que les corps des gros soient montrés sans masque insiste : « Je suis pour la démocratisation du mot « gros », le mot « surpoids » établit une norme. Le mot « gros » est simple et clair et ne met pas une ligne de norme ». Cette controverse met également en lumière les limites de certains mouvements militants qui eux aussi ne sont pas à l’abri de mécanismes contre-productifs. Ainsi, Gabrielle Deydier remarque : « Les militantes invisibilisent les grosses qui ne sont pas elles. Au final, la question que cela pose, c'est : vous voulez quoi comme grosse ? Le jour où l'on pourra regarder une grosse, avec des cheveux gras, qui mange sans que l'on soit choqué, là on aura gagné ».

Autant de grosses questions que vous pourrez continuer à explorer en lisant :
Le blog du collectif Gras Politique : https://graspolitique.wordpress.com/
Le blog d’Olga Volfson : http://theutoptimist.blogspot.com/

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Réagir

Vos réactions (2)

  • Un gros cliché

    Le 01 juin 2019

    Ce qui m'a choqué dans le film c'est de penser que les gens souffrant d'obésité se remplissent à longueur de temps de "bouffe". Mais comme l'a dit l'auteur du livre c'était son soucis. Mais je trouve que c'est un gros cliché.
    Il est vrai que c'est souvent l'image que l'on renvoie.

    Céline Busson (IDE)

  • Des rééducations diététiques intelligentes

    Le 02 juin 2019

    Médicalement l'obésité n'est un facteur de risque que face à l'arthrose. Pour les maladies cardio vasculaires le tabagisme est beaucoup plus grave. Concernant le diabète de type 2 son lien est très irrégulier. Les complications de l'obésité sont essentiellement sociales et scandaleuses.

    L’inefficacité des régimes est actuellement admise. Par contre la perte des sensations de faim de soif et de satiété est responsable de beaucoup d'erreur.
    Il est temps de proposer aux patients des rééducations diététiques intelligentes.

    Dr Yvonne Cadoret

Réagir à cet article